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26/12/2008

1. L’élément propre de l’universel est la pensée.

On appelle « pensée » le Sujet, en tant qu’il est constitué dans un processus transversal à la totalité des savoirs disponibles. ou, comme le dit Lacan, en trouée des savoirs.

Remarques adjacentes :

a) Que l’élément propre de l’universel soit la pensée signifie que rien n’est universel dans la forme de l’objet ou de la légalité objective. L’universel est essentiellement inobjectif. Il n’est expérimentable que dans la production, ou la reproduction, d’un trajet de pensée, et ce trajet constitue, ou reconstitue, une disposition subjective.

Exemple-type : l’universalité d’une proposition mathématique n’est expérimentable que dans l’invention ou la reproduction effective de sa démonstration. L’universalité située d’un énoncé politique n’est expérimentable que dans la pratique militante qui l’effectue.

b) Que la pensée, comme pensée-sujet, soit constituée dans un processus signifie que l’universel n’est nullement l’effet d’une constitution transcendantale, qui supposerait un sujet constituant. C’est à l’inverse de ce qu’est ouverte la possibilité d’un universel que dépend qu’il y ait, localement, de la pensée-sujet. Le sujet est à chaque fois convoqué comme pensée en un point de la procédure où l’universel se constitue. L’universel est ce qui détermine ses propres points comme sujets-pensée, en même temps qu’il est la récollection virtuelle de ces points. La dialectique centrale de l’universel est donc celle du local, comme sujet, et du global, comme procédure infinie. Cette dialectique est la pensée elle-même.

Ainsi : l’universalité de la proposition « la suite des nombres premiers est illimitée » réside simultanément dans la convocation en pensée à en refaire, ou retrouver, la démonstration singulière, et dans la procédure globale ou se déplie, des Grecs à aujourd’hui, la théorie des nombres avec ses axiomatiques sous-jacentes. Ou encore : l’universalité de l’énoncé-pratique : il est exigible que les ouvriers sans papiers d’un pays s’y voient reconnaître des droits, réside simultanément dans les effectuations militantes de tous ordres, où du sujet politique se constitue activement, et dans le processus global d’une politique au regard de ce qu’elle prescrit concernant l’État, ses décisions, ses règles et ses lois.

c) Que le processus de l’universel, ou d’une vérité - c’est la même chose -, soit transversal à tous les savoirs disponibles signifie que l’universel est toujours un surgissement incalculable, et non une structure offerte à la description. On dira aussi bien qu’une vérité est intransitive au savoir, et même qu’elle est essentiellement insue. Ce qui est un des sens possibles de son caractère inconscient.

On appellera particulier ce qui est repérable dans le savoir par des prédicats descriptifs. Ce qui, identifiable comme procédure à l’œuvre dans une situation, est cependant soustrait à toute description prédicative, on le dira singulier. Ainsi, les traits culturels d’une population quelconque sont particuliers. Mais ce qui, en traversée de ces traits, en déposition de toute description répertoriée, convoque universellement un sujet-pensée, est singulier. D’où la thèse 2.

2. Tout universel est singulier, ou est une singularité.

Remarque adjacente. Il n’y a aucune relève universelle possible de la particularité comme telle. Une thèse aujourd’hui courante est que la seule prescription vraiment universelle est le respect des particularités. Cette thèse est à mon avis inconsistante. On voit du reste dans les faits que son application bute toujours sur des particularités que le tenant de l’universalité formelle considère comme intolérables. En réalité, pour tenir que le respect des particularités est une valeur universelle, il faut préalablement distinguer les bonnes particularités et les mauvaises. Autrement dit, il faut hiérarchises les prédicats descriptifs. On dira, par exemple, qu’une particularité culturelle ou religieuse est mauvaise si elle n’inclut pas en elle-même le respect des autres particularités. Qui ne voit que c’est exiger en fait que l’universel formel soit déjà présent dans la particularité ? En définitive, l’universalité du respect des particularités n’est que l’universalité de l’universalité. C’est une tautologie mortifère. Elle accompagne nécessairement un protocole, le plus souvent violent, d’éradication des particularités réellement particulières, soit celles qui sont immanentes, en ce sens qu’elles immobilisent leurs prédicats dans des combinaisons identitaires auto-suffisantes.

Il faut donc soutenir que tout universel se présente, non comme réglementation du particulier ou des différences, mais comme singularité soustraite aux prédicats identitaires, quoique, bien entendu, elle procède dans et à travers ces prédicats. A l’assomption des particularités il faut opposer leur soustraction. Mais si une singularité peut prétendre soustractivement à l’universel, c’est que le jeu des prédicats identitaires, ou la logique des savoirs descriptifs de la particularité, ne permet d’aucune façon de la prévoir ou de la penser.

Il en résulte qu’une singularité universelle n’est pas de l’ordre de l’être, mais de l’ordre du surgissement. D’où la thèse 3.

3. Tout universel s’origine d’un événement, et l’événement est intransitif aux particularités de la situation.

La corrélation entre universel et événement est fondamentale. De façon élémentaire, on voit bien que la question de l’universalisme politique est entièrement suspendue au régime de fidélité ou d’infidélité qu’on soutient, non à telle ou telle doctrine, mais à la Révolution française, ou à la Commune de Paris, ou à Octobre 17, ou aux luttes de libération nationale, ou à Mai 68. A contrario, la négation de l’universalisme politique, la négation du motif même de l’émancipation, exige plus qu’une simple propagande réactionnaire. Elle exige ce qu’on doit appeler un révisionnisme événementiel. Soit, par exemple, le travail de Furet pour établir que la Révolution française était entièrement inutile et inféconde ; ou les innombrables déclarations qui réduisent Mai 68 à une galopade d’étudiants pour la liberté sexuelle. Ce qui est visé dans le révisionnisme événementiel est la connexion entre universalité et singularité. Rien n’a eu lieu que le lieu, les descriptions prédicatives sont suffisantes, et ce qui a valeur générale est strictement objectif, ou dans la forme de l’objet. C’est-à-dire, in fine, réside dans les mécanismes et la puissance du capital et ses accommodements étatiques.

Dans ce cas, le destin animal de l’humanité est enclos dans le rapport entre particularités prédicatives, et généralité législative.

Qu’un événement vienne initier une procédure singulière d’universalisation, et y constituer son sujet, est antinomique au couple positiviste de la particularité et de la généralité.

Le cas de la différence des sexes est ici significatif. On peut concevoir de façon abstraite les particularités prédicatives qui identifient, dans une société donnée, les positions « homme » et « femme ». Et on peut poser comme principe général que les droits, statuts, repérages et hiérarchies de ces positions doivent être réglés par la loi dans un sens égalitaire. Tout cela est excellent, mais n’enracine aucune espèce d’universalité dans la distribution prédicative des rôles. Pour que ce soit le cas, il faut que surgisse la singularité d’une rencontre, ou d’une déclaration, où se noue un sujet dont l’avatar est justement qu’il expérimente soustractivement la différence des sexes. Un tel sujet résulte en effet, dans la rencontre amoureuse, de la synthèse disjonctive des positions sexuées. La scène véritable où quelque universalité singulière se prononce sur le Deux des sexes, et finalement sur la différence comme telle, est donc la scène amoureuse, et elle seule. Là est l’expérimentation subjective indivise de la différence absolue. On sait bien d’ailleurs que partout et toujours ce sont les histoires d’amour qui passionnent, pour ce qui concerne le jeu des sexes. Et qui passionnent à partir des obstacles différenciés et particularisés que telle ou telle formation sociale leur oppose. Ici est fortement visible que l’attrait exercé par l’universel est justement qu’il se soustrait, ou tente de se soustraire, comme singularité a-sociale, aux prédicats du savoir.

Il faut donc dire que l’universel advient comme singularité, et que nous n’avons au départ que la précarité d’un supplément, dont l’unique force est qu’aucun prédicat disponible ne le plie à la soumission savante.

La question qui se pose est alors de savoir sur quelle matérialité,sur quel effet de présence inclassable, s’appuie, dans la situation, la procédure subjectivante dont un universel est le motif global.

4. Un universel se présente initialement comme décision d’un indécidable.

Il faut élucider soigneusement ce point.

Appelons « encyclopédie » le système général des savoirs prédicatifs internes à une situation, soit ce que nous savons tous sur la politique, sur les sexes, sur la culture ou l’art, sur les techniques, et ainsi de suite. Certaines choses, énoncés, configurations, fragments discursifs ne sont pas décidables, quant à leur valeur, à partir de l’encyclopédie. Ils ont une valeur incertaine, flottante, anonyme ; ils constituent la marge de l’encyclopédie. C’est tout ce qui est au régime normand du peut-être oui, peut-être non. C’est ce dont on peut parler interminablement, sous la règle, elle-même encyclopédique, de la non-décision. La contrainte du savoir est sur ce point de ne pas décider. Comme aujourd’hui sur Dieu, par exemple. On soutient volontiers qu’existe peut-être "quelquechose", ou peut-être non. Dieu est, dans nos sociétés, une valeur d’existence inassignable : spiritualité vague. Ou sur l’existence possible d’une « autre politique ». On en parle, mais on ne voit rien venir. Ou encore : les ouvriers sans papiers qui travaillent ici, en France, composent-ils ce pays, la France ? Sont-ils d’ici ? Oui, sans doute, puisqu’ils vivient et travaillent ici. Non, puisqu’ils n’ont pas les papiers qui attestent qu’ils sont français, ou réguliers. Le mot "clandestin" désigne l’incertitude de la valeur, ou la non-valeur de la valeur. Genc qui sont ici, mais pas vraiment d’ici. Et donc : expulsables, ce qui veut dire exposés possiblement à la non-valeur de la valeur (ouvrière) de leur présence.

Fondamentalement, un événement est ce qui décide sur une zone d’indécidabilité encyclopédique. Plus précisément, il y a une forme implicative de type : E -> d(epsilon), qui se lit : toute subjectivation réelle de l’événement tel qu’il disparaît dans son apparaître, implique que epsilon, qui est indécidable dans la situation, a été décidé. Ainsi par exemple de l’occupation de l’église Saint-Bernard par les sans-papiers, qui proclame publiquement l’existence et la valeur du sans-valeur, qui tranchent que ceux qui sont ici sont d’ici, et qui fait donc choir le mot "clandestin".

On appellera epsilon l’énoncé événementiel. En vertu de la règle logique du détachement, on voit que l’abolition de l’événement, dont tout l’être est de disparaître, laisse subsister l’énoncé événementiel epsilon, que l’événement implique, comme étant à la fois :

un réel de la situation (car il était déjà là)

mais pris dans un changement radical de valeur, puisqu’il était indécidable et a été décidé. Ou encore : il n’avait pas de valeur et en a une.

On dira alors que la matérialité inaugurale d’une singularité universelle est l’énoncé événementiel. Il fixe le présent du sujet-pensée dont l’universel se tisse.

Ainsi de la rencontre amoureuse, dont sous une forme ou une autre l’énoncé « je t’aime » fixe le présent subjectif, alors même que de la rencontre elle-même la circonstance est effacée. Par quoi une synthèse disjonctive indécidable est décidée, et épinglée quant à l’inauguration de son sujet aux conséquences de l’énoncé événementiel.

On remarquera que tout énoncé événementiel est, quelle que soit sa forme, proposition, œuvre, configuration ou axiome, de structure déclarative. Impliqué par l’apparaître-disparaître de l’événement, il déclare que de l’indécidable a été décidé, ou que du sans-valeur a pris une valeur. C’est à cette déclaration que s’enchaîne le sujet constitué, et c’est elle qui ouvre l’espace possible d’un universel.

Dès lors il ne s’agit plus, pour que l’universel se déplie, que d’être conséquent avec l’énoncé événementiel. C’est-à-dire, d’en tirer les conséquences dans la situation.

5. L’universel est de structure implicative.

Une objection souvent faite à l’idée d’universalité est que tout ce qui existe, ou tout ce qui est représenté, se rapporte à des conditions particulières et à des interprétations gouvernées par des intérêts ou des forces disparates. Ainsi, il ne pourrait y avoir de saisie universelle de la différence, eu égard à l’irréductibilité de la saisie sexuelle selon qu’on occupe la position « homme » ou la position « femme ». Ou encore, des groupes culturels divers nommeraient « activité artistique » des productions sans dénominateur commun. Ou même, une proposition mathématique ne serait pas intrinsèquement universelle, puisqu’elle dépend, quant à sa validité, des axiomes qui la soutiennent.

Ce perspectivisme herméneutique oublie que toute singularité universelle se présente comme réseau de conséquences d’une décision événementielle. Ce qui est universel est toujours de la forme epsilon -> pi, où epsilon est l’énoncé événementiel et pi une conséquence, ou une fidélité. Il va de soi que, pour qui récuse la décision portant sur epsilon, pour qui renvoie réactivement epsilon à son statut d’indécidabilité, pour qui ce qui a pris valeur doit rester sans valeur, pour celui-là, la forme implicative n’impose nullement que la conséquence pi soit bonne. Il devra cependant lui-même confesser qu’il y a universalité de l’implication elle-même. Autrement dit, que si vous subjectivez l’événement à partir de son énoncé, les conséquences inventées sont nécessaires.

Sur ce point, l’apologue du Ménon de Platon reste imparable. Si un esclave ignore tout de ce qu’est la fondation événementielle de la géométrie, il ne peut valider la construction du carré de surface double d’un carré donné. Si toutefois on lui transmet les données primordiales, et qu’il accepte de subjectiver la transmission, il subjectivera aussi la construction considérée. L’implication qui inscrit cette construction dans le présent qu’instaure le surgissement géométrique grec est donc universellement valide.

On dira : vous vous faites la partie belle avec l’inférence mathématique. Mais non. Toute procédure universalisante est implicative. Elle avère les conséquences au regard de l’énoncé événementiel qui épingle l’événement disparu. Le protocole de subjectivation, s’il s’initie sous cet énoncé, est par là-même capable d’inventer des conséquences et de les détacher comme universellement reconnaissables.

La dénégation réactive de l’événement lui-même, la maxime « rien n’a lieu que le lieu », est sans doute le seul moyen de porter atteinte à une singularité universelle. Elle disqualifie les conséquences, et annule le présent de la procédure.

Mais elle est incapable d’annuler l’universalité de l’implication elle-même. Si par exemple la Révolution française à partir de 1792 est un événement radical, épinglé par la déclaration immanente de ce que la révolution est comme telle une catégorie politique, alors il est vrai que le citoyen n’est constitué que selon la dialectique de la Vertu et de la Terreur. Cette implication est hors d’atteinte, et elle est universellement transmissible, par exemple dans les écrits de Saint- Just. Évidemment, si la révolution n’est rien, la vertu comme disposition subjective n’existe pas non plus, et il ne reste que la terreur comme fait insensé, sur lequel s’impose de porter un jugement moral. La politique a disparu. Mais non pas l’universalité de l’implication qui la dispose.

Et il n’y a nullement lieu d’évoquer, sur ce point, un conflit des interprétations. C’est notre thèse 6.

6. L’universel est univoque.

Pour autant que la subjectivation est celle des conséquences, il y a une logique univoque de la fidélité, qui constitue une singularité universelle.

Il faut ici remonter jusqu’à l’énoncé événementiel. Rappelons qu’au titre d’entité indécidable, il circule dans la situation. Il y a consensus à la fois sur son existence et sur son indécidabilité. Ontologiquement, il est une des multiplicités qui composent la situation. Logiquement, il est de valeur intermédiaire, non décidée. Ce qui se passe événementiellement ne concerne ni l’être en jeu dans l’événement, ni le sens de cet énoncé, mais uniquement ceci qu’il aura été décidé, ou décidé vrai, alors qu’il était indécidable. Ou que, sans valeur significative, il aura pris une valeur exceptionnelle. Ainsi du clandestin qui montre, à Saint-Bernard, son existence.

Autrement dit, ce qui affecte l’énoncé, tel que pris implicativement par la disparition événementielle, est de l’ordre de l’acte, et non de l’ordre de l’être ou du sens. Et c’est précisément ce registre de l’acte qui est univoque. Il est arrivé que l’énoncé soit décidé, et ceci est soustrait à toute interprétation. Il relève du oui ou du non, mais nullement de la pluralité équivoque des sens.

En réalité, il s’agit d’un acte logique, on peut presque dire, avec Rimbaud, d’une révolte logique. Ce que la logique antérieure tenait dans l’indécidable ou la non-valeur, l’événement tranche en faveur de sa vérité ou de sa valeur éminente. Ce n’est évidemment possible que si, de proche en proche, toute la logique de la situation est transformée, à partir de l’acte univoque qui modifie la valeur d’une des composantes de la situation. L’être-multiple de la situation n’est pas, lui, transformé. mais son apparaître logique, le système d’évaluation et de liaison des multiplicités, peut l’être de façon très profonde. Et c’est la trajectoire de cette mutation qui compose la diagonale universalisante de l’encyclopédie.

La thèse de l’équivocité de l’universel renvoie en fait la singularité universelle aux généralités qui légifèrent sur les particularités. Elle ne saisit que l’acte logique qui instaure universellement et univoquement une transformation de tout l’apparaître.

Car toute singularité universelle peut être ainsi définie : l’acte qui, enchaînant un sujet-pensée, s’avère capable d’ouvrir une procédure de modification radicale de la logique, et donc de ce qui apparaît en tant qu’il apparaît.

Cette modification, évidemment, n’est jamais achevée. Car l’acte univoque initial, toujours localisé, engage une fidélité, c’est-à-dire une invention des conséquences, qui est tout aussi infinie que la situation elle-même. D’où la thèse 7.

7. Toute singularité universelle est inachevable, ou ouverte.

Le seul commentaire qu’appelle cette thèse concernerait le nouage du sujet, comme localisation d’une singularité universelle, et de l’infini, comme loi ontologique de l’être-multiple. On montrerait sur ce point qu’entre les philosophies de la finitude d’un côté, et de l’autre la négation de l’universel, le relativisme, le discrédit de la notion de vérité, il y a une essentielle complicité. Disons-le en une seule maxime : la sourde violence, l’arrogante ingérence de la conception dominante des droits de l’homme proviennent de ce que ces droits sont en réalité les droits de la finitude et, finalement, comme le montre le thème insistant de l’euthanasie démocratique, les droits de la mort. La conception événementielle des singularités universelles impose que les droits de l’homme soient ceux de l’infini, comme l’avait remarqué Jean-François Lyotard dans le Différend. Ou encore, les droits de l’affirmation infinie. Je dirai, plus exactement encore : les droits du générique.

8. L’universalité n’est rien d’autre que la construction fidèle d’un multiple générique infini.

Que faut-il entendre par multiplicité générique ? Tout simplement un sous-ensemble de la situation qui n’est déterminé par aucun prédicat du savoir encyclopédique, soit un multiple tel que lui appartenir, en être un élément, n’est le résultat d’aucune identité, d’aucune propriété particulière. Si l’universel est pour tous, c’est au sens précis où s’y inscrire ne dépend d’aucune détermination particulière. Ainsi du rassemblement politique, qui n’est universel que par son indifférence à la provenance sociale, nationale, sexuelle, ou de génération. Ainsi du couple amoureux, qui n’est universel que de produire une vérité indivise sur la différence des positions sexuées. Ainsi de la théorie scientifique, qui n’est universelle que d’absenter dans son déploiement tout marquage de sa provenance. Ainsi des configurations artistiques, dont les sujets sont les œuvres, et où, comme le constatait Mallarmé, l’auteur est une particularité abolie. Au point que les configurations inaugurales exemplaires, comme l’Iliade et l’Odyssée, sont telles que le nom propre qui les soutient, Homère, ne renvoie en définitive qu’au vide de tout sujet.

Ainsi l’universel surgit selon le hasard d’un supplément, laisse comme trace de la disparition de l’événement qui le fonde un simple énoncé détaché, initie sa procédure dans l’acte univoque par quoi est décidée la valeur de ce qui n’avait nulle valeur, enchaîne à cet acte un sujet-pensée qui en invente les conséquences, construit fidèlement une multiplicité infinie générique, laquelle, dans son ouverture même, est ce que Thucydide déclarait que serait, à la différence de la particularité historique de la guerre du Péloponèse, son histoire écrite de cette guerre : une « acquisition pour toujours ».

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