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26/12/2008

Il ne saurait être question d’un portrait ou d’un autoportrait, car depuis longtemps, nous autres philosophes, nous nous méfions des portraits, des images, des copies. Gilles Deleuze voyait tout le platonisme comme l’absurde désir d’un motif original et comme un discrédit porté sur les copies, les simulacres. Il disait qu’il aimait la joie des simulacres et la gaieté vitale du faux. Mais il n’aimait pas trop les portraits, encore moins son portrait. Car la philosophie est création du concept. Y a-t-il un portrait concevable de la création ? Le surgissement, c’est ce qui n’a pas de double. Un philosophe déclare toujours qu’il n’a pas, contrairement aux acteurs de cinéma dans les scènes scabreuses, de doublure acceptable. Et ceci bien que les scènes philosophiques soient toutes assez scabreuses. Nietzsche, on le sait, soutient que c’est la création, l’œuvre philosophique elle-même, qui est un portrait, la biographie de son auteur . Ce n’est pas, soit dit en passant, que Nietzsche aime beaucoup le portraituré de ces portraits. Car il écrit aussi : « Le philosophe est le criminel des criminels. » S’agit-il de venir devant vous avouer enfin qu’on est ce criminel ? Par les temps qui courent, où toute aventure politique de l’esprit est qualifiée au mieux d’offense aux droits de l’homme, au pire de crime totalitaire, on serait plutôt bien vu en avouant qu’on a commis le crime de penser et d’agir sa pensée, et en pleurnichant qu’on s’apprête, c’est promis, à y renoncer.

Mais c’est ce que je ne ferai pas. Il y a une manie morale du biographique qui me révulse. Chacun veut apparaître. Pour moi, la philosophie, à contre-courant, c’est tenir l’inapparence du vrai et du différent contre l’universelle présentation en portrait. Gardien de l’inapparaissant, c’est un bon métier. Surtout en ce temps de biographies à tout va.

Que sont les biographies modernes, sinon un tas de fiches plus ou moins policières ? Je ne leur connais que trois buts, quand elles tentent d’extorquer des aveux en disposant l’intéressé sur le lit de torture du biographe :

1) Le but politique : il faut montrer que le malheureux portraituré s’est commis avec les totalitaires, que c’était un mauvais démocrate. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est devenu grand, alors qu’on est tenu de rester petit.

2) Le but financier : montrer qu’il avait à l’argent un rapport suspect. Soit il l’aimait trop, ce qui est mal, soit il l’aimait trop peu, ce qui est pire. C’est pourquoi il a créé des fictions invendables, soit par sublimation de sa rapacité, soit par reflet de son avarice.

3) Le but suprême : le but sexuel, que tout le monde attend. Montrer qu’il avait des manies dégoûtantes. Le rapport à ses victimes sexuelles, hommes, femmes, ou même lapins, n’avait aucune correction politique. Ou alors, rien à signaler, ce qui est pire : il n’avait aucune liberté, il était coincé, c’est pour cela qu’il a tant pratiqué l’abstraction.

La biographie moderne, on ne peut donner à ceux qui, par leur création, en prennent le risque qu’un seul conseil : tentez d’y échapper de votre vivant, et mettez-lui autant de bâtons dans les roues que vous pourrez pour après votre mort. Brûlez avant le gâtisme les photos de femmes nues en porte-jarretelles, les relevés bancaires et votre provision de tracts et de manifestes.

Le portrait est du semblant fallacieux, par force ordonné à la délation.

Oui, mais, comme le remarque Platon, il faut bien qu’il y ait une réalité du semblant, un être du faux, un réel du portrait. C’est le moment crucial du Sophiste. Platon dit : « Ce qui est semblable n’est pas réellement, mais il est réellement ce que nous appelons une image. » Il y a un réel de l’irréalité de l’image. Il y a une vérité du caractère fallacieux du portrait. Et de ce réel, comment témoigner, sinon par la production ou la reproduction de l’image elle-même ?

Je vais donc vous proposer non pas un portrait, mais des images, des vignettes. Notez que c’est déjà un grand risque. Je n’y consens que parce que je viens ici, dans cette machine à images qu’est Beaubourg, me faire en quelque sorte imager, ou me lessiver d’images dans cette usine chimique devenue inusable, dans cette usine à pétrole devenue le temple du semblable.

Ce risque, en outre, est aggravé par mon âge. On connaît dans le Gorgias, la diatribe de Calliclès contre le philosophe vieillissant : « Quand je vois un homme d’âge continuer sempiternellement à philosopher, je vois bien qu’il lui faut se faire rosser. » Bon ! Publiquement affable, secrètement violent, la rosserie ne me fait pas peur. Tout de même, je vais jouer ici un jeu oblique : si je suis prêt à philosopher, et que l’on veut me rosser en tant qu’homme d’âge, je dirai que je ne fais que sophistiquer ou rhétoriquer, puisque je produis des images, des images de moi ; et si l’on me dit qu’il est ignoble pour un philosophe de rhétoriquer ainsi, je dirai que je philosophe au second degré, que je déconstruis philosophiquement ma pulsion biographique. Comme vous voyez, je suis paré. Je vais donc vous proposer maintenant dix vignettes biographiques dans des genres divers.

Vignette n° 1, appartenant au genre freudien brutal.

Mon père était ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure et agrégé de mathématiques ; ma mère était ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure et agrégée de français. Je suis ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure et agrégé, mais, agrégé de quoi, de philosophie, c’est-à-dire, sans doute, de la seule possibilité d’assumer la double filiation, de circuler librement entre la maternité littéraire et la paternité mathématicienne. C’est une leçon pour la philosophie elle-même telle que je la conçois, et que j’ai fini par déclarer ainsi : la langue de la philosophie occupe toujours, ou construit toujours, un espace propre entre le mathème et le poème, entre la mère et le père, somme toute.

Il y a quelqu’un qui a très bien vu ça, c’est mon collègue Jacques Bouveresse du Collège de France. Dans un livre récent où il me fait l’honneur de parler de moi il me compare à un lièvre à huit pattes et il dit en substance : « Ce lièvre à huit pattes qui est Alain Badiou court à toute vitesse dans la direction du formalisme mathématique, et tout d’un coup, prenant un virage incompréhensible, il rebrousse chemin, et il court à la même vitesse se jeter dans la littérature. » Eh bien, oui, voilà comment, avec un père et un mère aussi bien distribués, on devient un lièvre.

Maintenant, la vignette n° 2, toujours dans le genre freudien, mais moins brutal.

Ma mère était très vieille. J’allais avec elle manger au restaurant les soirs où mon père - quand on est un homme, il faut savoir quitter un peu sa femme, quel que soit l’âge - partait à la chasse. Je venais alors la voir, parce qu’elle ne s’était jamais habituée à ce que mon père la quitte pour aller tuer des bestioles, et que ma présence adoucissait les conséquences de cette féminine inacceptation. Elle me racontait à ce moment-là tout ce qu’elle ne m’avait jamais raconté. C’était la tendresse finale, si émouvante, que l’on a avec les parents très vieux. Un soir, elle me raconte qu’avant même d’avoir rencontré mon père, quand elle était professeur en Algérie, elle avait eu une passion, une gigantesque passion, une passion dévorante, pour un professeur de philosophie. Cette histoire est absolument authentique. Je l’ai écoutée évidemment dans la position que vous imaginez, et je me suis dit : eh bien, voilà, je n’ai rien fait d’autre qu’accomplir le désir de ma mère, auquel le philosophe d’Oran s’était soustrait. Il était parti avec une autre et cette terrible douleur de ma mère - qui au fond subsistait encore à quatre-vingt-un ans -, j’avais fait ce que je pouvais pour en être le consolateur.

La conséquence que j’en tire pour la philosophie, c’est que, contrairement à l’assertion courante selon laquelle elle s’achève, vous savez, la « fin de la métaphysique », et tout ça, la philosophie précisément ne saurait avoir de fin, car elle est hantée, de l’intérieur d’elle-même, par la nécessité de faire un pas de plus dans un problème qui existe déjà. Et je crois que c’est sa nature. La nature de la philosophie est que quelque chose lui est éternellement légué. Elle a la charge de ce legs. Vous êtes toujours en train de traiter le legs lui-même, toujours en train de faire un pas supplémentaire dans la détermination de ce qui vous est ainsi légué. Comme moi-même, de la façon la plus inconsciente qui puisse être, je n’ai jamais rien fait, en étant philosophe, que répondre à un appel que je n’avais même pas entendu.

Vignette n° 3, dans le genre roman de formation.

J’arrive à Paris en 1956, c’est la guerre d’Algérie, les horreurs qui remontent aujourd’hui péniblement à la surface - tortures, ratissages, viols systématiques - sont parfaitement connues de tous. C’est une leçon : quand on est contemporain des horreurs, il n’est jamais vrai qu’on les ignore. Nous sommes un petit nombre, en 1955, un très petit nombre, à vouloir que cela cesse, à être contre la guerre d’Algérie, dans une confusion encore assez grande, et nous manifestons, de temps à autre, boulevard Saint-Michel, à l’appel de l’UNEF de l’époque. Nous descendons le boulevard Saint-Michel en criant « Paix en Algérie ! », et quand nous arrivons en bas, la police nous attend à coups de pèlerine (c’était la technique de l’époque), et nous nous faisons joyeusement assommer. L’étrange est que nous ne pouvons pas nous dire autre chose que ceci : il faudra recommencer. Pourtant, je peux vous le dire, ce n’est pas particulièrement gai, la « pèlerine ». Je crois même que je préfère la matraque, c’est vous dire. Mais il faudra recommencer, parce que c’est ça, le pur présent : vouloir la fin de cette guerre, si peu nombreux soyons-nous à partager ce vouloir. J’en ai tiré la conviction que la philosophie existe si elle prend en charge le vif du contemporain. Ce n’est pas simplement une question d’engagement, ou une question d’extériorité politique, c’est que quelque chose du contemporain est toujours à vif, et ce vif-là, il faut que la philosophie en témoigne ou s’y installe, si sophistiquée soit sa production intellectuelle.

A peu près à la même époque, un peu plus tard, on joue les Séquestrés d’Altona, de Sartre, et un des derniers passages, c’est quand le héros dit : « J’ai pris le siècle sur mes épaules et j’ai dit, j’en répondrai. » Mon interprétation de cette phrase, c’est qu’en tant que philosophe, je répondrai du vif de ce qui est contemporain ; je ne peux pas ne pas en répondre. Et je sais aussi, dès cette époque, qu’on peut avoir à répondre des vifs du contemporain tout à fait à contre-courant, tout à fait contre ce qui est établi, installé, que cela importe peu. Platon avait une sorte d’indifférence à l’opinion, qui n’est même pas une bravoure, qui est plutôt une persistance tressée, nouée, lentement. Oui, sur ce point est enraciné mon platonisme essentiel. Au livre VI de la République, Socrate approuve Glaucon qui dit que « les meilleures des opinions sont aveugles. » En somme, la question de l’opinion, c’est une question de visibilité, à partir d’une cécité initiale. Voir, simplement voir, est assez difficile.

Si la philosophie veut aider à voir, elle doit être au service de ce qui surgit, de ce qui surgit dans le visible, de ce qui est toujours paradoxal et fragile. Elle n’est jamais là pour consolider ce qui est là et domine. J’en ai fait l’expérience, tout à fait à contre-courant des opinions, sous les pèlerines.

Vignette n° 4, également dans le genre roman de formation.

Avant de venir à Paris, je suis en province, je suis un provincial monté à Paris tardivement. Et un des traits qui caractérisent ma jeunesse provinciale, c’est que les jeunes filles sont encore très majoritairement élevées dans la religion, du moins les sages jeunes filles éduquées, celle du lycée de jeunes filles, tout à fait séparé du lycée de garçons, les jeunes filles encore conservées ou réservées pour un destin intéressant. D’où une figure importante de la parade masculine : les différentes manières de briller devant ces jeunes filles encore à demi pieuses, dont la principale est de réfuter l’existence de Dieu. C’est un exercice séducteur important, à la fois parce qu’il est transgressif, et rhétoriquement brillant quand on en a les moyens. Il ne sera pas sans effet sur celle qui est devenue un peu plus tard Françoise Badiou.

Avant d’ôter les vertus, il faut arracher les âmes à l’Eglise. Lequel des deux est le pire, c’est aux prêtres d’en décider. Mais de là vient l’idée, que j’ai eue très tôt, que la philosophie la plus argumentative, la plus abstraite, est toujours aussi une séduction. Une séduction dont le fond est sexuel, ne soyons pas bégueules. Bien sûr, la philosophie parle contre la séduction des images, et je reste platonicien sur ce point. Mais elle parle aussi pour séduire. Comprenons ainsi la fonction socratique de corruption de la jeunesse. Corrompre la jeunesse, cela veut dire être dans une hostilité séduisante au régime normal de la séduction. Il faut combattre, par une séduction inattendue, ce que la société elle-même constitue comme étant la figure ordinaire de la séduction. En ce sens je maintiens et je redis qu’il est du destin de la philosophie de corrompre la jeunesse, de lui apprendre à la fois que les séductions immédiates sont peu de chose, mais aussi qu’il existe des séductions supérieures. Comme finalement celui qui savait réfuter l’existence de Dieu l’emportait sur celui qui ne savait proposer que de jouer au tennis.

De cette jeunesse difficile, j’ai retiré deux enseignements.

Le premier, c’est que la philosophie n’en finit pas de lutter contre la religion ; on croit toujours que ce combat est terminé, obsolète, qu’il est archaïque. Mais en un sens, plus sourd et plus essentiel, la lutte contre la tentation religieuse, qui est une figure subjective extrêmement ramifiée, souple et persistante, demeure toujours une des tâches du concept. Il demeure nécessaire d’opposer le pluriel lacunaire des vérités à l’unité du sens. Il s’agit toujours d’opposer l’axiomatique à l’herméneutique, et je l’ai appris dans la difficulté qu’il y a à s’affirmer devant les jeunes filles de province.

La deuxième chose, c’est que la philosophie doit toujours se réapproprier sa propre adresse. Elle s’adresse à tous, mais elle doit toujours penser ce qu’est exactement, non seulement le « tous » de cette adresse, mais aussi sa puissance. C’est ce qui est devenu la place de la question de l’amour, comme une question clef de la philosophie elle-même, exactement au sens où elle l’était déjà pour Platon dans le Banquet. La question de l’amour est nécessairement au cœur de la philosophie, parce qu’elle gouverne la question de sa puissance, la question de son adresse et de son public. Je crois avoir bien suivi sur ce point la très difficile directive de Socrate : « Il faut que celui qui suit le chemin de la révélation totale commence dès son jeune âge à se prendre à la beauté des corps. »

Vignette n° 5, dans le genre marxiste.

Naturellement, la tradition familiale était de gauche. Mon père m’avait légué sur ce point deux images : l’image du résistant anti-nazi pendant la guerre, et ensuite l’image du militant socialiste au pouvoir, car il fut maire de Toulouse pendant treize ans. C’est la rupture avec cette deuxième image, sans doute au nom de la première, qui va commander ma façon propre de lier et de disjoindre philosophie et politique.

Il y a deux temps dans l’histoire de cette rupture avec la gauche officielle, le dernier, très connu, Mai 68 et ses suites, l’autre, moins connu, plus secret, et par là même plus actif encore. En 1960 il y a une grève générale en Belgique. Je n’entre pas dans les détails. Je suis envoyé dans cette grève comme journaliste - j’ai souvent été journaliste, j’ai écrit, je crois bien, des centaines d’articles. Je rencontre des ouvriers mineurs en grève, qui ont réorganisé toute la vie sociale du pays, qui ont construit comme une espèce de nouvelle légitimité et qui ont même édité une nouvelle monnaie. J’assiste à leurs assemblées, je parle avec eux. Et je suis convaincu désormais, jusqu’à aujourd’hui où je vous parle, que la philosophie est de ce côté. « De ce côté » n’est pas une détermination sociale. Cela veut dire : du côté de ce qui est là parlé ou énoncé.

La maxime abstraite de la philosophie est nécessairement l’égalité absolue. Tout ce qui se résigne, au nom de la réalité, à la tendance inverse reste pour moi étranger à toute vérité. Je dirais même qu’une de mes entreprises a été de transformer la notion de vérité de manière à ce qu’elle obéisse à cette injonction. Les choses marchent aussi dans ce sens : transformer la notion de vérité de manière à ce qu’elle obéisse à la maxime égalitaire ; c’est pourquoi je lui ai donné, à la vérité, trois attributs :

1) Elle dépend d’un surgissement et non pas d’une structure. Toute vérité est nouvelle, ce sera la doctrine de l’événement.

2) Tout vérité est universelle, en un sens radical, le pour-tous égalitaire anonyme, le pour-tous pur, la constitue dans son être, ce sera sa généricité.

3) Une vérité constitue son sujet, et non l’inverse, ce sera sa dimension militante.

Mais tout cela au fond, dans une obscurité encore totale, est à l’œuvre lorsque je rencontre en 1960 les ouvriers mineurs belges. Je salue au passage, pour cette raison et pour beaucoup d’autres, le rôle dans ma vie, de la Belgique. Nommons au passage Henry Bauchau, Marie-Claire Boons, Roger Lallemand, Pierre Verstraeten, et que de nombreux autres amis belges me pardonnent la finitude des énumérations.

Vignette n ° 6, dans le genre moral.

Après 68, dans ce qu’on peut appeler les années rouges, les années où nous faisons tous des trajets improbables, où nous inventons des choses inédites, où nous nous lions à des gens que nous ne connaissions pas, où nous sommes dans la conviction qu’un tout autre monde que celui de la destinée académique nous attend, nous nous lançons dans une entreprise politique avec bien des gens, avec quelques-uns, quelques-unes - je citerai dans l’ordre alphabétique Judith Balso, Sylvain Lazarus, Natacha Michel, Cécile Winter, et beaucoup d’autres sauront que je pense à eux - et nous continuons, à l’époque sous le signe du maoïsme, cette entreprise.

Mais ce qui m’a beaucoup frappé, l’expérience dont je veux ici parler, c’est l’expérience de ceux qui, à partir du milieu des années 70, ont renoncé à cette entreprise. Ils ont non seulement renoncé à cette entreprise, mais ils se sont lancés dans une renégation systématique de toute entreprise. Il ont retourné le propos contre lui-même. Ils ont dénoncé leurs propres illusions, se sont présentés eux-mêmes comme les renégats d’une opération terrifiante, renégation qui, à partir des nouveaux philosophes, à partir de la fin des années 70, petit à petit s’installe, se répand et domine. Et ceci est fiché dans la philosophie comme une flèche. C’est une question en soi, à savoir : Comment est-il possible que l’on cesse d’être le sujet d’une vérité ? Comment est-il possible que l’on rejoigne le train du monde, dans son opacité nécessaire, et que l’on retourne cette opacité - ou cette résignation - contre la levée inaugurale dont on était le témoin ou l’acteur ? C’est une question qui me hante depuis des années et, à certains égards, je ne fais, philosophiquement, que tenter d’y répondre. Y répondre dans l’aspect négatif de la question, mais aussi dans son aspect positif, qui se formule ainsi : quelles sont les conditions pour qu’existent tous ceux - mes amis, que je nommais, et les amis de ces amis, qui persistent dans l’invention - qui continuent à inventer la politique d’émancipation, qui sont fidèles, puisque continuer une chose c’est la réinventer et la transformer de fond en comble, mais en garder le principe ou la lumière ?

D’où vient que les uns, en quelque sorte, retournent dans la propagande de l’ombre, et que les autres, quelles que soient les difficultés, tentent de renouveler le propos créateur ? Cette méditation nourrit ma conviction que ce qui est constitutif de la philosophie, c’est de rester non pas seulement dans l’éclat de l’événement, mais dans son devenir, c’est-à-dire, dans le traitement de ses conséquences. Ne jamais revenir à la passivité structurelle. Que ceci est proprement constitutif de la philosophie comme pensée. C’est ce que j’ai appelé tout simplement la fidélité. Et la fidélité, elle fait nœud, c’est un concept qui rassemble le sujet, l’événement et la vérité. Elle est ce qui traverse le sujet au regard d’un événement capable de constituer une vérité.

Là encore, je songe à Platon. A la fin du livre IX de la République, Socrate répond à l’objection que la cité idéale dont il a tracé le plan, il est peu probable qu’elle existe jamais. C’est une objection massive que lui font les jeunes gens : « C’est magnifique tout cela, mais on n’en voit pas la couleur ! », objection qu’on nous fait souvent, et dont on a tiré le motif particulièrement médiocre de « la fin des utopies ». Socrate répond, en gros, ceci : que cette Cité existe ou puisse un jour exister, cela n’a aucune importance, car c’est à ses seules lois que l’on doit conformer sa conduite. C’est cela le principe de conséquence. Et ce n’est pas une question qui s’infère d’un problème d’existence ou d’inexistence.

Au fond, les renégats de l’après-68 ont constamment argué de la réalité contre l’illusion. Ils ont présenté leur devenir comme une conversion réaliste contre une illusion meurtrière. Ils ont argué en fin de compte de l’être contre le non-être. Mais la fidélité - ce que j’appelle la fidélité - c’est une conséquence du pensable et du vrai, et ça n’est pas quelque chose qui se consacre à la restauration oppressante de la réalité. Là aussi, le platonisme nous aide à penser la fidélité comme conséquence de ce qui peut-être a eu lieu, de ce qui sans doute a eu lieu, mais qui, pour autant, n’est pas ce qui constitue la massivité du réel.

Vignette n° 7, dans le genre érotique.

C’est celle qui est attendue par tous les biographes. Serez-vous déçus ? Je resterai dans le genre érotique discret. Une vignette « soft ».

Comme tout le monde, dans les années 50, et encore 60, la sexualité nous tourmentait. Ce tourment est certainement encore très sensible dans mes premières œuvres romanesques, Almagestes, puis Portulans. Mais la littérature est ici un filtre. En définitive, la philosophie proprement dite reste étrangère à ce trouble, conformément à sa grande tradition classique. Je dirais que j’ai appris peu à peu pourquoi. Il est certain que, comment dire, les situations sexuelles sont fascinantes, et il est certain aussi qu’elles polarisent comme une figure d’une certaine modernité. Mais il est certain aussi que le formalisme de ces situations, le formalisme érotique est extraordinairement pauvre. Et que toute sa force tient à une injonction répétitive, avec des variations de faible amplitude. Je dirais donc que s’établit peu à peu dans la vie, avec ce formalisme, un rapport de connivence charmée. Finalement, ni la fascination transgressive, ni la répression surmoïque ne sont dans cette affaire bien à leur place. Tout cela est délicieux, et, somme toute, sans grande conséquence pour la pensée. D’autant moins de conséquence pour la pensée que cela a aujourd’hui des conséquences proprement démesurées pour le commerce. J’en suis venu à conclure philosophiquement, de cette connivence charmée pacifiante, si aiguë soit-elle, qu’au moins pour moi, le désir n’est pas une catégorie centrale de la philosophie, et ne peut pas l’être. Ou plutôt, le désir ne touche à la philosophie - ainsi d’ailleurs que la jouissance -, qu’en tant que les corps sont saisis dans l’amour. C’est pourquoi, de cette longue traversée du tourment sexuel résulte à la fin que, comme je l’avais déjà dit pour d’autres raisons, l’amour, lui, doit instamment revenir dans la constitution du concept.

D’où la vignette n° 8, dans le genre formel.

J’ai dit, à propos de l’injonction érotique, « formalisme », et je l’ai dit en philosophe. Parce que je crois profondément que ce par quoi une vérité singulière - aussi bien amoureuse que politique - touche à la philosophie est, en définitive, sa forme. En ce sens, je soutiendrais qu’il n’y a de philosophie que formaliste. Au sens peut-être où Platon disait « qu’il n’y a de pensée véritable que des formes » - ce qu’on traduit souvent par « Idée » l’est mieux par « forme ». Et je crois que c’est cela la création de concepts : la philosophie pense la singularité des formes du vrai. Et là encore, c’est un programme platonicien. Pourquoi platonicien ? La dialectique, c’est la science des formes. Et la forme c’est, en philosophie, la singularité. C’est, comme le dit Socrate dans le Phédon, « la forme unique de ce qui demeure identique à soi-même ».

De là un lien intime entre philosophie et mathématiques (lien fortement thématisé par Platon lui-même.) Car si les concepts philosophiques sont en dernier lieu la forme des concepts du vrai, alors ils doivent supporter l’épreuve de la formalisation. Quelle que soit cette épreuve. Tous les grands philosophes ont soumis le concept à une forme écrasante, spéculative, de formalisation. Je pense que c’est la raison pour laquelle les mathématiques ont pu demeurer pour moi une passion. J’y scrute exactement ceci - dans les mathématiques : De quoi la pensée est-elle capable quand elle se voue à la pure forme ? A la littéralité de la forme ? Et la conclusion que j’en ai progressivement tirée c’est que ce dont elle est capable, quand elle se voue à la pure forme, c’est de penser l’être comme tel, l’être en tant qu’être. D’où la formule provocante que j’ai avancée, selon laquelle l’ontologie effective n’est rien d’autre que la mathématique constituée. Ce qui évidemment, aux yeux du psychanalyste, auquel comme on le sait, on ne la fait pas, signifie que mon désir va uniquement à relever, ou sublimer, l’image du père mathématicien.

Vignette n° 9, dans le genre didactique.

La philosophie est une question de maîtrise, et ce, en un triple sens. D’abord parce qu’elle relève en effet de ce que Lacan a appelé le discours du maître. Ensuite, parce qu’elle suppose, dans sa subjectivité même, la rencontre d’un maître. Enfin et en dernier lieu, parce que si on y regarde de près, la philosophie finit toujours par constituer un discours qui est ordonné à un signifiant principal, à un signifiant maître, comme l’est, dans ma pensée, le signifiant « vérité, ou « procédure générique », c’est la même chose. Dans les trois cas, la philosophie est une question de maîtrise. Alors, biographiquement, quels furent mes maîtres ?

Il y a les maîtres immédiats, ceux qu’on rencontre à l’école, et puis les maîtres philosophes. Pendant la période décisive de la formation, j’en ai eu trois : Sartre, Lacan et Althusser. Ils ne furent pas les maîtres de la même chose.

Ce que Sartre m’a appris, je dirais que c’est tout simplement, quasiment en un sens naïf, l’existentialisme. Mais que veut dire existentialisme ? Cela veut dire la maintenance d’une connexion, d’un lien toujours restituable, entre le concept d’un côté, et de l’autre l’instance existentielle du choix, l’instance de la décision vitale. La conviction que le concept philosophique ne vaut pas une heure de peine si, fût-ce par des médiations d’une grande complexité, il ne renvoie, éclaire et ordonne l’instance du choix, de la décision vitale. Et qu’en ce sens le concept doit être, aussi et toujours, une affaire d’existence. Cela, c’est ce que Sartre m’a appris.

Lacan, lui, m’a appris la connexion, le lien nécessaire entre une théorie des sujets et une théorie des formes. Il m’a appris comment et pourquoi la pensée des sujets elle-même, qu’on avait si souvent opposée à la théorie des formes, n’était en réalité intelligible que dans le cadre de cette théorie. Il m’a appris que le sujet est une question qui n’est pas du tout de caractère psychologique ou phénoménologique, mais que c’est une question axiomatique et formelle. Plus que toute autre question !

Althusser m’a appris deux choses : qu’il n’y avait pas d’objet propre de la philosophie - c’est une de ses grandes thèses -, mais qu’il y avait des orientations de pensée, des lignes de partage. Et, comme l’avait déjà dit Kant, une sorte de combat perpétuel, de combat toujours recommencé, dans des conditions renouvelées. Il m’a appris par conséquent le sens de la délimitation, de ce qu’il appelait la démarcation. En particulier la conviction que la philosophie, ça n’est pas le discours vague de la totalité, ou l’interprétation générale de ce qu’il y a. Que la philosophie doit être délimitée, qu’elle doit se délimiter de ce qui n’est pas elle. La politique et la philosophie sont deux choses distinctes, l’art et la philosophie sont deux choses distinctes, la science et la philosophie sont deux choses distinctes.

Ces trois maîtres se sont donnés à moi dans des modalités très différentes. C’est toujours important de savoir non pas seulement qui a été votre maître, mais dans quelles conditions, dans quels schèmes de maîtrise, vous l’avez rencontré.

Sartre, c’était une dévorante passion adolescente, la passion du livre, la passion de l’existence. Ce n’était pas une personne visible. Je ne l’ai que très peu rencontré. C’était la toute-puissance d’une injonction des livres, la manière dont le livre peut être dévoré, non pas seulement comme un livre, mais comme plus qu’un livre, comme quelque chose qui est une éclaircie et un impératif.

Lacan, c’était pour moi une prose ; j’ai très peu suivi les séminaires. C’était une prose théorique, un style qui combinait, justement dans la prose même, les ressources du formalisme et les ressources de mon seul vrai maître en matière de poème, qui était Mallarmé. Cette conjonction dans la prose, cette possibilité, dans la prose, de la conjonction du formalisme d’un côté (le mathème) et de l’autre de la sinuosité mallarméenne, m’a convaincu que l’on pouvait, en matière de théorie du sujet, circuler en effet entre le poème et la formalisation, donc être avec la plus grande vélocité le lièvre à huit pattes de Bouveresse.

Quant à Althusser, c’est encore une autre figure de maître, car il était, lui, dans l’institution. Il était l’homme caché à l’Ecole Normale Supérieure, il était comme le portier discret et courtois de cette école. Avec lui j’ai appris quelque chose comme une distance, une élégance de la distance. J’en ai tiré, pour la philosophie, qu’elle porte des obligations complexes, qu’elle ne comporte pas un impératif simple mais des obligations enchevêtrées. J’ai toujours mené des activités disparates dans la conviction de la complexité des obligations, subjectives et discursives.

Finalement, j’ai donc pu garder tous mes maîtres. J’ai gardé Sartre contre l’oubli dont il fut longtemps l’objet. J’ai gardé Lacan contre ce qu’il faut bien appeler le caractère terrible de ses disciples. Et j’ai gardé Althusser contre les dures divergences politiques qui, à partir de Mai 68, m’ont opposé à lui. Traversant la possibilité de l’oubli, la dissémination des disciples et le conflit politique, j’ai réussi à conserver la fidélité à trois maîtres disparates.

Et je maintiendrai aujourd’hui qu’en philosophie il faut des maîtres ; je maintiendrai une hostilité constitutive à la tendance à la professionnalisation démocratique de la philosophie et au double impératif qui sévit de nos jours et humilie la jeunesse : « Soyez petits, et travaillez en équipe. » Je dirais aussi que les maîtres, il faut les combiner et les surmonter, mais finalement, il est toujours néfaste de les renier.

Vignette n° 10 et finale, dans le genre romanesque.

Comment ai-je répondu dans la vie à la question : qui sont les compagnons du philosophe ? Ces compagnons de vie et de pensée. Je laisse ici les compagnons morts depuis longtemps, les grands compagnons morts. Je peux dire une liste tout à fait floue et incomplète : Platon, Hegel, saint Paul, Mallarmé, Cantor, Mao Tsé-toung, Beckett, Eschyle, Molière, Le Tintoret, Poussin Cézanne, Haydn, Wagner Schœnberg… Non, je ne peux pas m’en tirer. Parlons des vrais compagnons vivants du philosophe, de ce qui fait la vie collective de sa pensée, de ce qui alimente sa pensée dans le secret du compagnonnage vital. Il me semble pouvoir distinguer huit groupes différents de compagnons aux fonctions différentes. C’est le multiple de la vie, dont la pensée s’efforce d’être la gardienne, au moment même où elle invente une unité, toujours menacée d’être factice. Bien sûr ce multiple est ici insuffisant, ou arbitraire. Comme toujours, puisqu’il est impossible de le fonder dans l’Un.

Le premier groupe (ce n’est pas un ordre hiérarchique, c’est une pure liste) : les amis et camarades de l’aventure politique, ceux que j’ai nommés, ceux qui n’ont pas renoncé, ceux qui ont continué, ceux qui ont inventé. Je les ai nommés, mais il y a aussi, d’une importance pour moi capitale, toute une série de figures d’un autre ordre, des figures ouvrières. C’est une autre liste, la liste de ceux à qui, en définitive, la philosophie, que souvent ils ne lisent pas, est cependant dédiée, parce qu’elle leur est coextensive, parce qu’elle est la pensée de leur destin : Salem, Ahmed, Bâ, Coulibaly, Charif, le président, Bary, Abass, Hélène, Diako, Diabi le jeune, Diabi le vieux, Sako, Savané…

C’est au fond tout ça qui supporte une qualité qu’on me reconnaît en général, à savoir l’optimisme de ma propagande spéculative. La certitude que des vérités travaillent encore ce monde fatigué, ou ce pays crépusculaire. Cela est dû à des gens, et non pas seulement à des traces.

Le deuxième groupe est constitué par les femmes qui m’aiment, qui m’ont aimé, qui m’aimeront. Je n’en dirai rien de plus, tout le monde comprend.

Le troisième groupe, ce sont les mathématiciens et les scientifiques qui, directement ou par livre, m’ont instruit, m’ont appris, qui ont contrôlé mes aventures, qui m’ont donné la capacité d’une formalisation transmissible, transparente, contrôlable.

Le quatrième groupe : ceux qui ont servi de médiateurs entre les arts les plus lointains et moi-même. Médiateurs de l’architecture, de la sculpture, ceux aussi avec qui je discute du cinéma, de son improbable force, de sa moderne insistance.

Le cinquième groupe, ce sont ceux avec qui j’ai fait du théâtre, ceux qui ont monté et joué mes pièces, par exemple Antoine Vitez à Chaillot, Christian Schiaretti à la Comédie de Reims. Ceux qui m’ont permis la tension, déjà pratiquée de façon inégalable et paradoxale par Platon, entre le spectacle et le concept.

Le sixième groupe, ce sont ceux à qui je parle dans les cours, les séminaires, les conférences. Certains acceptent de m’écouter depuis dix ans, ou vingt ans. D’autres me transportent dans de lointaines contrées, et dans diverses langues. Ils connaissent mieux ma pensée que je ne la connais. Je leur dédie, si même en secret, tout ce que je fais, car ils en expérimentent les premières formes. Enseigner n’est pas en philosophie une tâche extrinsèque. On a beaucoup ricané sur l’obsession didactique des philosophes. Elle ne m’inquiète nullement. Encore aujourd’hui, quand je descends les marches d’un amphi, j’ai le trac, non parce que je doute de ma capacité (sans forfanterie, je sais que je suis un professeur - un orateur et un comédien - plus que passable), mais parce que j’accorde beaucoup d’importance au contrôle instinctif et collectif, par l’auditoire, de la cohérence et de la nouveauté de ce que je vais lui proposer. Merci à tous, y compris à vous, qui m’écoutez ce soir.

Le septième groupe ce sont les amis, les indestructibles amis, souvent venus de loin dans le passé, et qui résistent dans l’amitié aux désaccords politiques, aux divergences esthétiques, à l’incompréhension des formalismes ou à la détestation des épouses. Ceux qui sont là dans l’usure de l’existence, comme nous tous, avec parfois de plus en plus de ventre et de moins en moins de cheveux, mais affinés et polis par la pensée expérimentée, comme un caillou que la mer transforme en œuvre d’art, et devant qui, cependant, en première ligne on témoigne de ce qu’on fait, de ce qu’on a su faire ou de ce qu’on a tenté de faire, tout de même qu’ils vous montrent leurs propres créations à l’état pré-natal. Je m’en tiendrai, à titre d’exemple, pour ceux qui ne furent pas nommés à quelque autre tournant de mon discours, aux vrais anciens : salut à vous, Raul Cerdeiras, François Regnault, Emmanuel Terray et François Wahl.

Et puis le huitième groupe, c’est celui des enfants, mes enfants et ceux des autres - ceux à qui nous remettons, volens nolens les clefs du monde et de l’esprit. A vous donc aussi est dédié ce faux portrait : à ma fille Claude Ariane, à mes fils Simon, André et Olivier, à Guy Patrick. Et encore à ceux qui, dans mes parages, terriblement -c’est ce dont aucune philosophie ne peut donner la mesure - sont morts : à Victor, à Jean Dodo.

De tout cela la philosophie tire qu’elle est un compagnonnage, une fratrie provisoire, d’autant plus énergique et composite que le concept est plus formel ; d’autant plus terrestre que le concept est plus haut ; d’autant plus aimante que le concept est plus stellaire ou plus froid ; d’autant plus provisoire que le concept est plus éternel. C’est là sans doute le paradoxe de la biographie philosophique.

Quand je suis au bout du rouleau, mon truc est de passer le témoin au poète. J’ai choisi le poète de mon adolescence, Saint John Perse, celui dont Julien Gracq disait qu’il laissait dans la bouche, avec ses longues strophes un peu académiques, un peu insistantes, un peu répétitives, un goût néanmoins tenace, « comme le chewing-gum », ajoutait-il. Saint John Perse énumère dans un passage d’Exil - c’est pour cela que je le cite ici -, une diversité absolue des compagnons de l’exil, au sens où j’ai parlé ici, où j’ai tenté de parler, des compagnons du philosophe.

Les compagnons du poète son différents des compagnons du philosophe. Les compagnons du philosophe, ce sont, je l’ai dit, les diverses sociétés à l’intérieur desquelles la question d’une vérité au moins se pose ; les compagnons du poète sont souvent les compagnons de la solitude, c’est pourquoi Saint John Perse les énumère en tant que compagnons de l’exil, au moment où lui-même devait partir en exil ; et il dit ceci - l’énumération est très longue, je ne vous lis que la fin :

« Celui qui tombe en distraction pendant la dédicace d’une nef, et au tympan sont telles cruches, comme des ouïes, murées pour l’acoustique ; celui qui tient en héritage, sur terre de mainmorte, la dernière héronnière, avec de beaux ouvrages de vénerie, de fauconnerie ; celui qui tient commerce, en ville, de très grands livres : almagestes, portulans et bestiaires ; qui prend souci des accidents de phonétique, de l’altération des signes et des grandes érosions du langage ; qui participe aux grands débats de sémantique ; qui fait autorité dans les mathématiques usuelles et se complaît à la supputation des temps pour le calendrier des fêtes mobiles (le nombre d’or, l’indiction romaine, l’épacte et les grandes lettres dominicales) ; celui qui donne la hiérarchie aux grands offices du langage ; celui à qui l’on montre, en très haut lieu de grandes pierres lustrées par l’insistance de la flamme. Ceux-là sont princes de l’exil et n’ont que faire de mon chant. »

Et le poète ajoute à ce moment :

« Etranger, sur toutes grèves de ce monde, sans audience ni témoin, porte à l’oreille du Ponant une conque sans mémoire :

Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil des Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre…

’ J’habiterai mon nom ’, fut sa réponse aux questionnaires du port. Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire,

Comme ces grandes monnaies de fer exhumées par la foudre. »

« J’habiterai mon nom » : c’est bien ce que la philosophie cherche à rendre possible pour tout un chacun. Ou plutôt, la philosophie cherche les conditions formelles, la possibilité pour tout un chacun, d’habiter son nom, d’être simplement là, et par tous, reconnu comme celui qui habite son nom, qui, à ce titre, comme habitant de son nom, est l’égal de tout autre.

Voilà ce pour quoi nous mobilisons tant de ressources. Voilà aussi ce à quoi peut servir notre monotone biographie : recommencer toujours à chercher à quelles conditions le nom propre de chacun est habitable.

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