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Dégoût de la philosophie, ce qui est certes la meilleure manière de l’aimer et de lui être fidèle.


"La philosophie serait notre compagne, à jamais"

Cette description, qu’il adresse à Levi-Straus, Maurice Blanchot pourrait assurément la tenir de lui-même : une certaine manière d’aimer la philosophie aura été pour lui de la maintenir à distance, de la faire continuer en tant qu’elle est précisément morte - si tant est que la mort est, comme il aimait à le dire, non la fin, mais la difficulté d’en finir avec la fin. Philosophe, il le fut donc, et « philosophes, nous le sommes tous, honteusement, glorieusement, par abus, par défaut et surtout soumettant le philosophique (terme choisi pour éviter l’emphase de la philosophie) à une mise en question si radicale qu’il faut toute la philosophie pour la soutenir » (« La compagne clandestine », dans Textes pour Emmanuel Lévinas, édité par F. Laruelle). Contre la philosophie, mais tout contre elle.

Que la philosophie ait accompagné dès le départ son cheminement et dans quelles circonstances décisives, il l’a d’ailleurs rapporté plusieurs fois : « Je crois qu’il est connu tout ce que je dois à Emmanuel Levinas, aujourd’hui mon plus ancien ami, le seul qui m’autorise d’un tutoiement. On sait aussi que nous nous somme rencontrés à l’Université de Strasbourg en 1926, où tant de grands maîtres ne nous rendaient pas la philosophie médiocre » (« N’oubliez pas », repris dans Ecrits politiques, Lignes, éditions Léo Scheer, 2003). Cette amitié, avec laquelle la philosophie serait désormais identifiée, fut l’occasion d’une découverte capitale, celle de la phénoménologie : « En même temps, je lui dois l’approche de Husserl et même de Heidegger dont il avait suivi les cours en Allemagne que soulevaient déjà des mouvements politiques pervers » Double figure, où se dit toute l’ambivalence du lien précaire au philosophique : Levinas et Heidegger. De Heidegger, Blanchot dira encore, au moment de juger son engagement politique intolérable, que la lecture de Sein und Zeit fut, pour lui, un « véritable choc intellectuel » : « un événement de première grandeur venait de se produire : impossible de l’atténuer, même aujourd’hui, même dans mon souvenir ». Choc et blessure d’autant plus profonde, puisque « Le nazisme de Heidegger, écrit également Blanchot, c’est une blessure de la pensée ». En témoigne encore cette note inquiète : à une lecture du Talmud, où Lévinas rappelait qu’on ne pouvait pardonner à Heidegger à cause de sa « maîtrise » et de son « savoir », Blanchot répond : « Mais si c’était son « savoir » qui lui avait fermé les yeux et l’avait rendu inapte à tout aveu ? Quelle responsabilité alors redoublée qui pèse peut-être aussi sur nous » (je souligne).

Toute la complexité du rapport de Blanchot à la philosophie se dit dans cette responsabilité et ce dialogue impossible entre Heidegger et Lévinas. Compagnie clandestine, pour reprendre ses propres termes, mais dont il ne faudrait pas laisser croire qu’elle fut tragique : « dès que j’ai rencontré - rencontre heureuse, au sens le plus fort -, il y a plus de cinquante ans, Emmanuel Lévinas, c’est avec une sorte d’évidence que je me suis persuadé que la philosophie était la vie même, la jeunesse même, dans sa passion démesurée, cependant raisonnable, se renouvelant sans cesse ou soudainement par l’éclat de pensées toutes nouvelles, énigmatiques, ou de noms encore inconnus qui brilleraient plus tard prodigieusement. La philosophie serait notre compagne, à jamais, de jour, de nuit, fût-ce en perdant son nom, devenant littérature, savoir, non-savoir, ou s’absentant, notre amie clandestine dont nous respections - aimions - ce qui ne nous permettait pas d’être liés à elle, tout en pressentant qu’il n’y avait rien d’éveillé en nous, de vigilant jusque dans le sommeil, qui ne fût dû à son amitié difficile. La philosophie ou l’amitié. Mais la philosophie n’est précisément pas une allégorie ».

La philosophie est la vie même - mais une vie qui peine évidemment d’autant plus à accepter sa fin. Blanchot, au rebours de cette résistance, investira la philosophie en tant qu’elle est morte ou, nous dit-il, en tant qu’elle se perd et devient littérature. L’une et l’autre se rejoignent alors pour parvenir, selon l’expression de Roger Laporte, à « l’extrême pointe » de la pensée. En cette pointe, Blanchot retrouve évidemment Bataille, auquel il doit tant et dont il dira même : « nous devons renoncer à connaître ceux à qui nous lie quelque chose d’essentiel » (L’amitié). Quelque chose d’essentiel comme cette résolution de ne pas fermer les yeux devant le travail de la négation sans pour autant sombrer dans le tragique du négatif : passage à la limite, transgression, folie, « pas au delà », affirmation non positive - dont Foucault dira que Blanchot fut le grand créateur et qui culminera dans la pensée du « neutre » (au sens latin du neuter : ni ceci, ni cela). A l’école de la phénoménologie, Blanchot fut également de celle des premiers lecteurs de Hegel en France - ceux qui écoutaient Kojève retracer les liens du désir et de la mort dans la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave et pensaient trouver dans la littérature le terrain d’expérience existentielle, où pourrait se penser cette étroite connivence. « La littérature et le droit à la mort » dira ce lien indéfectible de l’auteur à sa disparition et du mot à l’absence. Mais de cette disparition, Blanchot ne se contentera pas de faire la théorie, il en fera une manière d’être écrivain.

Du même coup, la philosophie, acceptée comme compagne, se voit adresser un nouveau problème, avec lequel elle aura désormais à se mesurer. Aussi critique qu’elle puisse être à l’égard des fantasmes de la présence et de la positivité, elle restait, en effet, dépendante de la folie qui traverse tout usage du langage : « d’où l’un des problèmes lancinants, insolubles, de la philosophie : comment peut se dire, s’exposer, se représenter la philosophie sans, par-là même, par l’emploi d’un certain langage, se contredire ou s’hypothéquer ? Le philosophe ne doit[-il] pas être écrivain, et alors renoncer à la philosophie, quitte à dénoncer la philosophie implicite de l’écriture ? ». C’est peu dire que cette question a saisi la pensée philosophique d’après-guerre en France : les oeuvres de Gilles Deleuze et Michel Foucault, Jacques Derrida, Jean-Luc Nancy ou Philippe Lacoue-Labarthe en témoignent plus qu’il ne faut. Saisi, car il ne s’agit évidemment pas d’une « école », par principe refusée par ce type de compagnonnage. Jacques Derrida le rappelait encore récemment : « le rayonnement parfois invisible de son oeuvre, dans tout ce qu’il a dérangé et transformé de nos manières de penser, d’écrire ou d’agir, je ne crois pas qu’on puisse le définir par des mots tels que « influence » ou « disciples ». Blanchot ne fait pas école, il a d’ailleurs dit ce qu’il y avait à dire de la parole et de la maîtrise pédagogiques. Blanchot n’a pas eu ce qu’on appelle de l’influence sur des disciples. C’est de toute autre chose qu’il s’agit. L’héritage qu’il nous laisse aura laissé un trace plus intérieure et plus grave : inappropriable. Il nous aura laissé seuls, il nous laisse plus seuls que jamais avec des responsabilités sans fond » (Chaque fois unique, la fin du Monde. « Maurice Blanchot », à paraître au mois d’octobre aux éditions Galilée).

Ainsi Blanchot a choqué, saisi la philosophie, autant qu’il a été choqué et saisi par elle. Non tant parce qu’il allait plus loin théoriquement que ses contemporains, mais parce qu’il incarnait un mode d’existence, face auquel le philosophe se retrouvait « plus seul que jamais avec des responsabilités sans fond ». Foucault le notait déjà dans un célèbre article de 1966, paru dans la revue Critique et intitulé : « La pensée du dehors ». Nietzsche et Schlegel, Mallarmé, Artaud, Bataille et Klossowski avaient ouvert la voie à cette nécessaire prise du dehors sur la pensée. L’originalité n’était donc pas là, mais dans le rapport à l’oeuvre et à la disparition. Car « de cette pensée, Blanchot n’est pas seulement l’un des témoins. Tant il se retire dans la manifestation de son oeuvre, tant il est, non pas caché par ses textes, mais absent de leur existence et absent par la force merveilleuse de leur existence, il est plutôt pour nous cette pensée même - la présence réelle, absolument lointaine, scintillante, invisible, le sort nécessaire, la loi inévitable, la vigueur calme, infinie, mesurée de cette pensée même ». Et de retrouver alors la question « lancinante et insoluble » de la philosophie : « Extrême difficulté de donner à cette pensée un langage qui lui soit fidèle. Tout discours purement réflexif risque en effet de reconduire l’expérience du dehors à la dimension de l’intériorité ». D’où découle assez naturellement, ce qu’on peut d’ailleurs reconnaître comme la leçon d’écriture que tirera Foucault, avec quelques uns de ses contemporains : « De là, la nécessité de convertir le langage réflexif. Il doit être tourné non pas vers une confirmation intérieure - vers une sorte de certitude centrale d’où il ne pourrait plus être délogé -, mais plutôt vers une extrémité où il lui faut toujours se contester ».

Voilà qui dit clairement cette « amitié difficile », dont Blanchot honora les philosophes et dont il fut honoré en retour : pousser la pensée à son extrémité, au point de fragilité où elle doit user de toute sa force pour résister - « mise en question si radicale [du philosophique] qu’il faut toute la philosophie pour la soutenir ». Voilà la responsabilité avec laquelle il nous laisse, plus seuls que jamais.

David Rabouin

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