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Première version d’un article paru dans le numéro 370 du Magazine Littéraire. (D. Rabouin, "Spinoza en liberté", Magazine Litteraire : Spinoza, un philosophe pour notre temps, n°370, Novembre 1998).


Voici pour l’Europe les plans d’une ville nouvelle.

Commencez par une bonne dose de cosmopolitisme : Espagnols, Portugais, Hollandais, Italiens s’y côtoieront sans trop de heurts. On fera même une place aux Français et aux Allemands s’ils ne nous font pas la guerre. Quant aux Anglais, c’est une autre affaire : ils sont en froid avec le continent ces derniers temps. On leur écrira… Ajoutez une foule bigarrée de marchands. Tout ne passe-t-il pas aujourd’hui par le commerce ? Les grandes compagnies et les banques y prospéreront donc. Des contacts nombreux seront noués avec l’inévitable Nouveau Monde. Des missions seront envoyées aux confins des Terres Connues. Si les marchands réclament pour leur repos de la bière et des filles, ils seront sûrs de ne pas en manquer. Mais le marché n’est pas tout. Il ne faudrait pas négliger, protestera quelque barbon, la vie des arts. Saupoudrez donc de culture. Comme les artistes ne se laissent pas importer, malheureusement, comme on traite du cacao ou du sucre, il vous faudra recourir à d’autres attraits : la tolérance, la curiosité, la liberté des mœurs. Voilà que les ateliers de peintres et de sculpteurs se multiplient. Ne négligez pas les éditeurs pour attirer les philosophes. Que l’Europe vienne publier ses pamphlets et ses gazettes sous vos presses ! Nulle censure ici. Et si cette liberté amène avec elle une grande diversité religieuse, ce sera pour le mieux : les principales Églises auront droit de cité, mais aussi les innombrables petites sectes qui proposent aux citoyens en mal de changement des expériences nouvelles. Enfin, n’oubliez pas la constitution politique qui sera, bien sûr, celle d’une République.

Cette ville nouvelle, c’est Amsterdam en 1660.

De cette vie hollandaise du siècle d’or qui connaît de 1650 à 1672 son moment républicain, Spinoza est le digne représentant. D’abord parce qu’il est marrane, c’est-à-dire qu’il fait partie de ces familles juives portugaises qu’on a vainement forcées à la conversion sous l’Inquisition et qui se sont ensuite réfugiées dans ces lieux de liberté. Juifs sans vraiment l’être, à cheval sur deux cultures dont ils se sentent souvent exclus, les marranes sont versés dans l’art de la prudence. La devise du philosophe ne sera-t-elle pas caute ("avec précaution") ? Mais ils sont aussi de ce fait enclins à une certaine tolérance. Au dessus d’une représentation de la grande synagogue portugaise, n’était-il pas écrit : "la liberté de conscience est le fondement de la République" ? Ensuite parce qu’il a été brièvement marchand. À la mort de son père, en 1654, il reprend avec son frère le commerce de fruits Bento et Gabriel Espinosa où il aidait déjà dans sa jeunesse. Mais les querelles d’argent le lassent vite et il préfère laisser à sa famille ce fructueux marché et poursuivre ses études à l’école rabbinique. Non qu’il soit un élève zélé : le 27 juillet 1656, à 24 ans, il se fait excommunier. Il ne faut pas pour autant dramatiser cet événement : Spinoza a côtoyé et écouté des juifs libertins comme le docteur de Prado et ce herem, non seulement il ne semble pas porter à grandes conséquences pour lui, mais il semble même qu’il l’ait souhaité ou, du moins, qu’il n’ait rien fait pour l’éviter. On dit que les rabbins lui auraient offert une pension de mille florins pour éviter le scandale ! Qui a peur de l’autre ici ?

La tolérance, pourtant très grande, n’est donc pas sans restriction dans les villes nouvelles du XVIIème siècle, comme dans celle du XXème d’ailleurs. Spinoza le sait bien, lui qui répétera à l’envi que la multitude est à craindre. Pour avoir prôné une religion naturelle Uriel Da Costa fut fustigé sur la place publique et se suicidera peu après. Spinoza lui-même échappera de peu à un coup de couteau et quittera Amsterdam pour Rinjsburg. Cela explique peut-être pourquoi il a peu publié sous son nom. Si l’on excepte une œuvre de jeunesse (le Court Traité), qui est un résumé de cours et dont l’original en latin est perdu, un exposé de la philosophie de Descartes et un de la métaphysique scolastique (Principes de la philosophie de Descartes et Cogitata Metaphysica), dont il est difficile d’estimer qu’elles sont des œuvres personnelles et dont seul le premier sera édité - ironie des ironies puisque la seule œuvre publiée sous le nom de Spinoza est donc un exposé de Descartes ! - il ne reste que le Traité Théologico-politique qui sera imprimé en 1670, mais sans nom d’auteur. Il refuse d’ailleurs sa traduction en hollandais : "ce n’est pas moi qui le demande, beaucoup de mes amis se joignent à moi : ils verraient avec peine que ce livre fût interdit, ce qui arriverait sans aucun doute s’il était publié en hollandais" (lettre du 17 février 1671, à J. Jelles). Cela n’empêchera personne de reconnaître le "Juif de Voorburg" et la polémique s’installera jusqu’à l’Ethique, le grand œuvre du philosophe sur lequel il a travaillé pendant quinze ans et qui ne pourra être publié de son vivant : "je suis parti pour Amsterdam pour faire imprimer le livre dont je t’ai parlé (...) Tandis que je m’occupais de cette affaire, le bruit se répandit qu’un livre de moi était sous presse où je m’efforçais de montrer qu’il n’y avait pas de Dieu, et quantité de gens ajoutaient foi à ce bruit. Quelques théologiens (peut-être les premiers auteurs de ce bruit) en prirent occasion pour déposer ouvertement une plainte contre moi auprès du prince et des magistrats ; de sots cartésiens en outre, pour écarter le soupçon de m’être favorables, ne cessaient pas et continuent d’afficher l’horreur de mes opinions et de mes écrits. L’ayant appris de quelques personnes dignes de foi qui affirmaient en même temps que les théologiens me guettaient de toutes parts, j’ai résolu d’ajourner la publication jusqu’au moment où j’aurais vu comment tournaient les choses" (lettre LXVIII, à Oldenburg). On ne peut pas dire que les choses tournèrent bien : Spinoza mourut dans l’année et l’Ethique reçut ce jugement de "livre qui depuis le commencement du monde peut-être jusqu’à maintenant, n’a pas connu son égal en impiété" (Conseil presbytéral de Leyde). Il est vrai que cela ferait rêver certains aujourd’hui.

On sera d’autant plus surpris, sachant qu’il n’a été publié qu’au lendemain de sa mort, en 1677, de voir cette pensée aussi bien diffusée de son vivant. C’est que la Hollande, répétons-le, est une province moderne où l’information circule facilement. Notre philosophe côtoie ces "Chrétiens sans Églises" qui, un peu partout dans les Provinces Unies, ont essaimé leur communauté et y expérimentent des nouveaux modes de vie. Pas tous bien sûr, car ils ne s’entendent guère entre eux : plutôt les Collégiants et les Ménnonites que les Sociniens et les Remontrants. Les lieux d’envoi de ses lettres témoignent de ces visites : Voorburg, Leyde, Lange Bogart, Schiedam, La Haye, Amsterdam…et ses correspondants également : Simon De Vries, Balling, Bouwmeester, Hudde... Lorsqu’il ne peut être présent, il se fait écrire pour apporter des éclaircissements sur tel ou tel passage difficile (lettre IX, à Simon de Vries). A la caricature traditionnelle, certainement héritée du récit de la vie de Spinoza par le cartésien Colerus, d’un pâle philosophe anachorète, tout occupé à polir ses lentilles ou à observer morbidement les mouches dépecées par les araignées, les connaisseurs ont depuis longtemps substitué celle d’un homme qui reçoit de nombreuses visites ("à mon retour dans ce village que j’habite, j’ai eu tant de visites que je n’ai pu disposer de moi-même" 17/27 juillet 1663, à Oldenburg) ; qui héberge chez lui amis et disciples - ce qui ne veut pas dire qu’il les apprécie toujours d’ailleurs ("vous n’avez pas de raison de porter envie à ce Casearius ; nul ne m’est plus à charge et il n’est personne dont je me garde autant") ; qui fréquente les artistes - il se fait écrire chez le peintre Daniel Tydeman et l’on pense que dans le Saul et David, Rembrandt le représente en David ; qui converse avec les savants de son époque (lettre XXVI, à Oldenburg : "Huygens m’a raconté des choses étonnantes sur ces microscopes et aussi sur des téléscopes de fabrication italienne…" ; lettre XLV, de Leibniz). Est-ce d’ailleurs à un ermite qu’on enverrait une "demi-tonne" de bière pour son bon plaisir (18 novembre 1675, à Schuller) ou de la "confiture de rose" (juin 1665, à J. Bouwmeester) ? Et que penser de cet autoportrait supposé où Spinoza se serait peint en Masaniello, meneur de la révolte napolitaine contre les Espagnols ? D’ailleurs, l’influence souterraine de Spinoza ne s’arrête pas à ces rencontres : il était probablement le conseiller des frères de Witt, chefs du parti républicain au pouvoir de 1653 à 1672. La légende rapporte même que son unique action publique aurait été pour placarder sur les murs de la ville son libelle Ultimi barbarorum ("les derniers des barbares") après que ces deux hommes furent dépecés publiquement. Mais son hôte du moment l’en empêcha heureusement.

Spinoza n’est donc pas, contre la légende inlassablement répétée, l’araignée ascétique qui prône la joie sans y goûter et rêve de puissance parce qu’il en manque. Laissons cela à nos modernes hédonistes, si souvent réticents à lâcher leur crucifix. S’il aime la tranquillité de sa campagne, il n’en est pas moins engagé dans son époque, au cœur de ses débats et de ses explorations. Il est un homme de son temps, un peu en avance même comme semble en témoigner l’acharnement de ses compatriotes, pourtant assez tolérants. Bien sûr, il ne s’agit pas de l’y réduire, mais peut-on s’empêcher de penser que l’incroyable liberté qui ressort de l’œuvre du philosophe est inséparable d’un moment où de telles propositions étaient encore possibles ? Immanquablement, on se plaît à rêver qu’elles le redeviennent.

Voici pour l’Europe les plans d’une pensée nouvelle.

"A ce dont l’esprit se contente, on peut mesurer l’étendue de sa perte" (Hegel).

David Rabouin

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