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Notice nécrologique de Jean-Toussaint DESANTI, parue dans l’Annuaire de l’Association Amicale de Secours des Anciens Elèves de l’Ecole Normale Supérieure (Recueil 2004)

DESANTI (Jean-Toussaint), né à Ajaccio le 8 octobre 1914, décédé à Paris le 21 janvier 2002. - Promotion de 1935 (Lettres).

Je n’ai pas été l’élève de Jean-Toussaint Desanti, et si son épouse Dominique m’a demandé de rédiger la notice le concernant pour l’Annuaire des Anciens Elèves de l’Ecole [Normale Supérieure], c’est au titre d’une vieille amitié de famille doublée de l’admiration que, comme toute ma génération, j’éprouve pour l’enseignement et l’œuvre de son mari. Je la remercie de sa confiance et de son aide, et je voudrais commencer par évoquer, parmi d’autres qui me sont chers, deux souvenirs de celui que ses camarades et ses amis appelaient affectueusement Touky.

Le premier remonte à 1961, alors que je venais d’entrer à l’Ecole et d’y choisir la section de philosophie. Le Quartier latin était en effervescence. Le sentiment de l’urgence politique s’y mêlait à celui d’assister à de grands changements intellectuels, dont le structuralisme naissant n’était que l’un des noms. La guerre d’Algérie, proche d’une fin que rien ne garantissait, vivait ses heures les plus tragiques. L’événement philosophique du moment était la publication par Sartre du premier volume de sa Critique de la raison dialectique dans laquelle, pour situer sa propre version d’une philosophie de la praxis, il déclarait solennellement le marxisme « horizon indépassable de notre temps ». Avec quelques condisciples, j’avais adhéré à l’Union des Etudiants Communistes. Desanti, lui, après beaucoup de ses contemporains et avant d’autres, allait quitter sans bruit le Parti. Mais il participait toujours aux Semaines de la pensée marxiste, dont les débats passionnés et les séminaires studieux rassemblaient par milliers étudiants, militants et intellectuels. C’est ainsi que je me retrouvai avec d’autres « ulmiens » dans une petite salle de la rue Gît-le-Cœur pour écouter ce personnage mythique (auteur d’une Introduction à l’histoire de la philosophie en forme de lecture « matérialiste » de Spinoza, dont Picasso avait dessiné la couverture, et que nous avions cherchée chez tous les bouquinistes), un peu redoutable aussi (n’avait-il pas fulminé les jugements d’orthodoxie marxiste dans les pages de La Nouvelle Critique, que dirigeait le célèbre Jean Kanapa ?), et dont - bien qu’ayant notre propre « maître » dont nous soupçonnions qu’il lui était à la fois proche et très opposé - nous jalousions un peu l’enseignement à nos éternels rivaux de Saint-Cloud, qui étaient aussi nos amis et nos frères de manifs… Ces jours-là, au long d’une série de leçons consacrées à mettre en évidence les apories de la phénoménologie en tant qu’élucidation par la conscience de ses propres structures constitutives (le temps, la relation à autrui, l’histoire), je découvris pour ne plus l’oublier une pratique de la philosophie à la fois scrupuleuse et risquée, reprenant de l’intérieur le mouvement de la conceptualisation (à même le texte des Méditations cartésiennes de Husserl) et le portant à ses limites, pour en dégager la multiplicité des conséquences possibles. Parole d’une simplicité absolue, dénuée de tout jargon dans le commentaire des œuvres les plus spéculatives. Parole dont l’économie recouvrait une étonnante maîtrise des difficultés d’interprétation sur lesquelles nous nous échinions jour après jour, et que beaucoup des commentaires existants ne faisaient à nos yeux qu’obscurcir. On retrouve tout cela, je crois, dans le petit livre qui sortit de ces leçons, d’abord publié aux Editions Sociales en 1963 sous le titre Phénoménologie et praxis, puis réédité en 1976 comme Introduction à la phénoménologie (Idées Gallimard). A la circularité des « opérations réflexives » de la conscience, qu’il décelait dans le mouvement indéfiniment réitéré de la constitution husserlienne de l’ego, Desanti désignait alors comme porte de sortie la praxis marxienne définie comme activité socialement organisée et transformation du monde. Mais il prenait soin d’indiquer qu’il n’y avait là qu’une possibilité parmi d’autres. Et nous comprendrions plus tard qu’il s’agissait pour lui, en contrepoint de son grand travail sur les mathématiques, d’aménager l’horizon de sa propre entreprise épistémologique, pour en rendre « dépassables » les limites initiales.

L’autre souvenir auquel je veux m’attarder un instant me vient des années 80 et 90, à l’Université de Paris I (que nous continuions d’appeler « la Sorbonne », d’autant que nous y occupions toujours les locaux de l’Institut de philosophie où nous avions fait nos études, entre les salles aux noms de résistants héroïques et la bibliothèque poussiéreuse dont l’UFR avait gardé un volume sur deux après la « scission » de 1969). Avec F. Dastur, E. de Fontenay, Fichant, Loraux, Macherey, Maurel …, j’étais l’un de ces enseignants recrutés en nombre dans les années de l’explosion démographique et demeurés obstinément fidèles au « rang B », par un mélange de prudence (nous voyions trop bien à quelle restriction des possibilités de travail conduisait l’accumulation des thèses et la bureaucratie de la « recherche », qui n’en était pourtant qu’à ses débuts), d’idéologie démocratique (68 avait proclamé la fin du mandarinat, l’égalité de tous les enseignants devant le « cours-TD », et nous croyions cette révolution irréversible), et du désir que nous avions de maintenir avec les étudiants une relation d’ « aînesse » plutôt que d’autorité, qui nous plaçait à l’occasion dans une position d’intermédiaires inconfortable… Je voyais avec mélancolie notre groupe vieillissant, de moins en moins discernable des murs, même s’il m’arrivait aussi de sentir, au détour d’une conversation ou d’une querelle, que la passion vivait toujours au fond de chacun d’entre nous. Mais pourquoi parler de vieillesse ? Desanti était là, le plus jeune de tous. Sur le tard, il avait rejoint le corps des professeurs, prenant le relais de nos maîtres et de ses amis, Belaval, Canguilhem, Jankélévitch, perpétuant la même alliance souveraine de curiosité universelle et de confiance absolue envers l’interlocuteur, qui faisait notre admiration. Puis il avait atteint « l’âge de la retraite ». Et c’est alors que sa présence était devenue incontournable. Semaine après semaine, sans obligation ni sanction, marchant parfois difficilement (nous savions qu’une hernie discale le faisait cruellement souffrir) mais les yeux brillants (ces fameux yeux plissés…) du plaisir de la rencontre et de l’enseignement, il se dirigeait vers la Salle Cavaillès où l’attendait une armée d’étudiants. A l’occasion je me glissais parmi eux. Ouvrant le Livre IV de la Physique d’Aristote, ou les pages posthumes de Husserl sur Expérience et Jugement, il entreprenait d’en commenter la singularité d’écriture en même temps que la teneur théorique. La philosophie recommençait à exister comme expérience partagée, au point sans cesse déplacé qui fait se recouper l’objectivité des significations et la liberté des interprétations. Je me disais qu’une telle leçon s’entend pour elle-même, dans l’éternité de l’instant, mais qu’il faudrait aussi tenter d’en imiter quelque chose un jour, quand serait venu pour moi aussi le temps de « l’éméritat ».

Jean-Toussaint Desanti était né le 8 octobre 1914 à Ajaccio, dans une famille d’enseignants, d’artisans et d’officiers, marquée par l’expérience de la Grande Guerre. Après ses études secondaires au collège Fesch, il devient interne en khâgne sur le continent, au lycée Thiers de Marseille puis Lakanal à Sceaux (où il est l’élève de Jean Guéhenno). Il est reçu à l’E.N.S. en 1935 (promotion littéraire de Pierre Boutang, Marie-Claire Canque, Pierre-Georges Castex, Aimé Césaire, Renée Charleux, Henri Goube, Georges Pâques, Jacqueline Rochard, Jean Sauvagnargues …). Il suit les cours de Brunschvicg à la Sorbonne et de Kojève à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, et il reçoit à l’Ecole même l’enseignement de deux philosophes, alors en pleine invention de leur pensée, allés puiser aux sources de la nouvelle philosophie phénoménologique « allemande », mais pour en tirer des conclusions opposées : Cavaillès et Merleau-Ponty, qui le marquent profondément. Il se lie d’une amitié étroite avec son aîné le mathématicien Laurent Schwartz et avec son cadet le philosophe Maurice Clavel. Au bal de l’Ecole de 1937, il rencontre Dominique Persky, née en 1919, fille d’un émigré russe, avocat libéral, écrivain et traducteur, dont il tombe amoureux. Ils se marient l’année suivante, officiellement pour émanciper la jeune étudiante encore mineure, et constituent pour toute la vie - sur la base d’un « contrat » de liberté et de fidélité périodiquement renouvelé - l’un des couples emblématiques, admiré et contesté, de la vie littéraire française. Chacun suivant sa voie (la journaliste et écrivaine, le philosophe et professeur), ils n’en partagent pas moins les engagements politiques, les amitiés et les rencontres, les après-coup de la réflexion. De tout cela ils ont témoigné ensemble dans leur livre (écrit avec Roger-Pol Droit) : La liberté nous aime encore, Editions Odile Jacob, Janvier 2001.

Dans les années de khâgne et d’Ecole, Desanti, entré à l’Union fédérale des étudiants (communiste), non sans quelques sympathies pour le trotskisme, participe à la mobilisation antifasciste, faisant à l’occasion le coup de poing contre les Ligues, et défendant avec ses amis Pierre Hervé et Pierre Courtade la ligne « de gauche » au sein du Front populaire. Il ressent l’effet démoralisant de la non-intervention en Espagne, puis du Pacte germano-soviétique. Quand surviennent la guerre et la défaite, Desanti, mobilisé à Montpellier, n’est pas encore agrégé. Avec Dominique et quelques amis (dont le philosophe François Cuzin, connu en khâgne, qui sera fusillé en 1944), il crée un petit groupe de résistance (publiant le bulletin « Sous la botte »), qui se renforce avec l’arrivée de Sartre et de Simone de Beauvoir en 1941 et devient « Socialisme et liberté ». Nommé professeur à Vichy après sa réussite à l’agrégation en 1942, il réside à Clermont-Ferrand et devient membre du mouvement animé par les communistes, le Front National de lutte pour l’indépendance de la France. Il adhère au P.C.F. clandestin, participe à la libération de l’Auvergne et rédige (toujours avec Dominique) deux des journaux locaux issus de la Résistance (Le National et Le Patriote). Il enseigne ensuite la philosophie aux lycées de Saint-Quentin et de Chartres, Lakanal (Sceaux) et Saint-Louis (Paris), et fait un séjour de deux ans au CNRS, tout en poursuivant ses activités de militant et d’écrivain. Il est nommé en 1960 maître-assistant à l’E. N. S. de Saint-Cloud, dont il dirigera les études de philosophie jusqu’en 1971, date à laquelle il deviendra professeur à l’Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne). En 1968, il soutient sa thèse intitulée « Recherches épistémologiques sur le développement de la théorie des fonctions de variables réelles ». De 1992 à 1994 il continue son séminaire comme « professeur émérite ». Il reçoit en 1989 le Grand Prix National des Lettres, est décoré de la Légion d’Honneur en 1993 et reçoit en 1999 le titre d’Officier du Mérite National.

La vie publique et l’itinéraire intellectuel de Desanti sont partagés en deux par l’histoire de son adhésion au Parti communiste et de la critique à laquelle il l’a rétrospectivement soumise, qui le conduisit en quelque sorte à « changer de peau ». Desanti avait participé en 1948 à la fondation de La Nouvelle Critique. Revue du Marxisme militant, dont il devint l’un des principaux rédacteurs, et qui se proposait de mener la lutte idéologique dans le contexte de la guerre froide. Il y publia de nombreux articles alliant la polémique parfois violente avec l’élaboration théorique « marxiste », dont certains eurent un grand retentissement et lui valurent autant d’admirateurs d’un côté que d’adversaires irréconciliables de l’autre : en particulier « Science bourgeoise et science prolétarienne » (1949), dans lequel il reprenait à sa façon la thèse des « deux sciences » énoncée par Jdanov en 1947 ; « Staline, savant d’un type nouveau » (1949) ; « Merleau-Ponty ou la décomposition de l’idéalisme », article qui le brouilla avec son maître et ami, dont la critique du communisme n’était pas moins virulente à l’époque (voir Humanisme et Terreur, 1947, et Les aventures de la dialectique, 1955) ; « Kant est-il existentialiste ? », 1953 ; « Sur les intellectuels et le communisme », 1956. Desanti expliquera ensuite que, venu au communisme pour des raisons essentiellement politiques, et concevant le « matérialisme dialectique » comme l’arme du parti de la classe ouvrière dans le champ de la culture et des idées, il avait concilié subjectivement sa « langue philosophique natale » avec la « langue de combat » que représentait le marxisme stalinien, au moyen d’une variante de la théorie classique de la double vérité. Cette duplicité fondée sur l’adhésion à une contre-société qui se fixe pour mission de faire triompher la justice au détriment de l’ordre établi, devint moralement et intellectuellement intenable quand furent dénoncés les « crimes de Staline » et que se manifestèrent l’ampleur de la répression politique et sociale en URSS, la logique de monopolisation du pouvoir par les appareils communistes, et la nature impérialiste des liens associant les pays du camp socialiste. Dominique Desanti quitta le PCF en 1956, après les événements de Hongrie. Jean-Toussaint, quant à lui, restera membre du parti jusqu’au début des années 60, abandonnant peu à peu toute activité militante et résistant aux sollicitations de prolonger son activité d’ « intellectuel organique de la classe ouvrière », tout en sympathisant avec certaines tentatives de critique interne, vite réduites à l’impuissance, dans lesquelles étaient engagés son ami l’historien des mathématiques Maurice Caveing et d’autres intellectuels comme Jean-Pierre Vernant ou Madeleine Reberioux. Il se refusa longtemps à entrer dans le jeu de l’autocritique, et ce n’est qu’en 1975, dans sa contribution à l’ouvrage de Dominique Desanti, Les Staliniens, une expérience politique, 1944-1956 (Fayard), qu’il commença à proposer une analyse du phénomène de la « croyance communiste », dont il avait été lui-même le porteur et le propagateur, à laquelle il consacrera ensuite de longues analyses à la fois personnelles et théoriques dans Un destin philosophique (Grasset, 1982). Chez Desanti comme chez bien d’autres, la fin de l’engagement au parti communiste n’entraîna pas toutefois le désintérêt pour la politique ou le refus de se mobiliser pour des causes progressistes. C’est ainsi qu’il participa activement aux manifestations et aux pétitions contre la guerre d’Algérie, ainsi qu’à quelques actions d’aide au F.L.N. clandestin, puis aux manifestations et débats de mai 1968 dans la Sorbonne « occupée » par les étudiants. Il entretiendra des relations assez étroites avec certains des leaders du mouvement maoïste dans les années 70, mais sans adhérer au mouvement lui-même comme le feront Sartre ou Foucault selon des modalités diverses. La décoration reçue des mains du Président Mitterrand en 1993 fut bien entendu motivée et justifiée par la reconnaissance tardive des actes de résistance de Desanti, mais elle signale aussi le rôle de référence qui fut le sien au sein de l’intelligentsia de gauche au cours de ses dernières années.

L’activité philosophique de Desanti est à double face, « ésotérique » et « exotérique » selon la distinction appliquée initialement à l’œuvre d’Aristote. Son enseignement a laissé une trace intense chez de très nombreux élèves dont plusieurs ont rendu éloquemment témoignage. L’œuvre publiée qui en recueille une partie des matériaux et en prolonge souvent la forme dialoguée, leur ajoute une élaboration savante et dégage peu à peu une cohérence, tout en se refusant à adopter la forme du système. Pour la commodité on distinguera deux groupes d’ouvrages, bien que le partage des styles et des matières ne s’y opère pas de façon stricte.

Dans le livre sur Les Idéalités mathématiques tiré de sa thèse (Editions du Seuil, 1968) et dans le recueil ultérieur La philosophie silencieuse ou critique des philosophies de la science (Seuil, 1975), Desanti a fourni une contribution remarquée à l’épistémologie des mathématiques et il a proposé une réflexion philosophique plus générale sur le statut de la « mathèsis ». Après la disparition de Cavaillès et de Lautman, la philosophie française de la deuxième moitié du XXe siècle a repris le projet d’une philosophie des mathématiques puisant aux sources d’une connaissance interne de la discipline et de ses développements récents. Trois noms, peut-être quatre s’imposent ici, et Desanti est l’un d’eux. Son originalité tient dans le choix de laisser de côté les problèmes traditionnels du critère ou du statut de la vérité mathématique, aussi bien sous la forme platonicienne (démarcation entre la certitude propre aux objets idéaux et l’incertitude des objets sensibles) que sous la forme transcendantale (définition des a priori de la connaissance, en particulier ses « intuitions » propres) ou sous la forme positiviste (description des procédures de formalisation et de leur sémantique), pour s’intéresser à une autre question qui est celle des « médiations » par lesquelles une théorie mathématique « naïve » ou élémentaire s’ouvre à sa propre généralisation, et par conséquent à sa refondation en termes plus abstraits. L’exemple choisi n’est évidemment pas quelconque : c’est celui de la théorie des fonctions de variables réelles, qui constitue le site du passage de la conception traditionnelle des nombres et des fonctions sur lesquels sont définies à l’origine les opérations d’intégration et de différenciation à la conception post-cantorienne des ensembles de points munis des structures de la topologie générale. D’où l’intérêt particulier de Desanti pour le processus (non pas historique, mais conceptuel) de la définition des axiomes à partir de la « conscience d’horizon » propre à une totalité théorique donnée. Les « idéalités » dont parle le titre (et dont il dira dans une formule frappante qu’elles ne sont « ni du Ciel ni de la Terre ») ne sont pas tant les êtres mathématiques eux-mêmes que les moments génétiques successifs de la mathématisation : « objets-théories », « formes d’axiomes », régions « aveugles », « thématisées » ou « non thématiques », dont la tension ne cesse de réactiver les significations sédimentées et autorise la mobilité de la conscience théorique du mathématicien. Tout ceci bien entendu n’est pas exposé comme une combinatoire abstraite, mais dans le cours d’une relecture (ou comme dit Desanti, d’un apprentissage) des textes mathématiques, qui s’efforce de reproduire la façon même dont l’enchaînement des abstractions finit par imprimer à la pensée les caractères de la concrétude. Il s’en est expliqué notamment dans un grand entretien qu’il faut citer avec son élève Hourya Sinaceur (« Le langage des idéalités », in Hommage à Jean-Toussaint Desanti, TER, Mauvezin 1991).

Cette méthode est ensuite généralisée (dans les essais de La philosophie silencieuse) sous la forme d’une critique des discours philosophiques qui tentent (de Platon à Hegel et Husserl…) de procéder à une « intériorisation » des énoncés scientifiques à leur propre discours, ce qu’il est allé jusqu’à désigner de façon provocatrice comme un « phagocytage », dans les modalités du fondement, de la réflexion, ou de la totalisation (on pourrait ajouter la « structure »). Mais à cette tâche négative (qui n’en projette pas moins une lumière très vive sur le mode de pensée des philosophes et la genèse des grands systèmes) s’en conjoint immédiatement une autre, à la fois plus positive et « modeste » dans son obstination. Elle consiste, après avoir reproduit l’enchaînement des concepts et dégagé les opérations de leur « production », à cerner les vides du savoir constitué, ou encore à formuler les « problèmes de troisième espèce » qui, portant sur la nature même des objets de ce savoir (légitimité des procédures de construction des formalismes, domaine de validité du concept classique de causalité, naissance et disparition des structures…), obligent à en repenser les limites de façon critique.

Le second groupe des ouvrages de Desanti consiste en dialogues réécrits avec des disciples et interlocuteurs amicaux, qui transforment le cours de philosophie en « inversant » la relation pédagogique, pour soumettre le maître lui-même à la maïeutique. C’est là que Desanti a élaboré et soumis à la discussion sa philosophie politique et finalement sa métaphysique (Le philosophe et les pouvoirs, Entretiens avec Pascal Lainé et Blandine Barret-Kriegel, Calmann-Lévy 1976 ; Réflexions sur le temps. Variations philosophiques I, Conversations avec Dominique-Antoine Grisoni, Grasset 1992 ; Philosophie : un rêve de flambeur. Variations philosophiques 2, Conversations avec Dominique-Antoine Grisoni, Grasset 1999). [1] Il est impossible d’en résumer les thèmes en quelques mots, mais on peut dire que s’y recoupent de différentes façons trois interrogations. Avant tout, bien entendu, celle qui porte sur la nature du temps, dont Desanti s’attache à expliciter la « circularité » aporétique à partir de la constatation que le flux de l’expérience vécue et la discursivité du langage se présupposent toujours l’un l’autre, ce qui le conduit à renouveler la définition du concept husserlien d’intentionnalité, en le rattachant non pas au mouvement de la conscience, mais à la constitution paradoxale du présent par la « marque » même (ou la visée) de l’absence, qu’on peut considérer comme la racine de toute activité symbolique. Mais aussi celle qui porte sur la constitution (« cristallisation ») du rapport subjectif par lequel une activité individuelle ou collective de contestation et d’exercice du pouvoir se « solidifie » en appartenance et en institution. Et enfin celle qui porte sur le genre d’activité discursive (et dialogique) de la philosophie, que Desanti pense selon la métaphore du « jeu », avec sa triple signification de liberté, de risque et de réciprocité, qu’il ramène à une notion plus primordiale d’écart, dans laquelle il désigne à la fois la condition de possibilité et l’antithèse de toute signification réifiée (ce qu’il appelle le « semblant-solide », dont la tâche de l’exercice philosophique est de nous délivrer).

A côté de ces deux séries d’ouvrages, et comme au point d’origine idéale de leur corrélation, Desanti avait publié un ouvrage singulier, en forme de réaction à une interpellation personnelle : Un destin philosophique, écrit pour répondre à une question de Maurice Clavel et paru après la mort brutale de ce dernier. Le cœur en est une phénoménologie de la croyance collective, dont Desanti fait un moment du problème anthropologique beaucoup plus fondamental de la « capture » du sujet dans le réseau « symbolico-charnel », c’est-à-dire dans l’espace historique des corps incomplets que nous sommes, et qui n’ont d’autre ressource que l’usage des signes pour pallier le manque et la dépendance qu’ils éprouvent du fait de leur irrémédiable séparation. Le corrélat de cette capture, c’est un mode vécu, ou plutôt vital, du rapport à la vérité, que Desanti appelle non pas « adhésion », mais « adhérence », toujours guetté par la possibilité de son effondrement. C’est pourquoi il mène aussi bien à la constitution des « arrière-mondes » dans lesquels le sujet entend et parle « sur la scène de l’Autre » (celui des vérités de parti, d’Eglise, plus généralement d’institution), qu’à la décision éthique exceptionnelle appelée par l’anéantissement soudain de la loi, ou à l’exercice patient de la lecture philosophique qui se nourrit de la découverte permanente de l’altérité au sein des écritures transmises par la tradition.

Cette insistance simultanée sur la corporéité, le côté « charnel » de la pensée, et sur la fonction déterminante du symbolique (écart, signes, flèches, nominations et dialectisations) est caractéristique de la philosophie de Desanti. Par sa double critique des tentatives de « méta-langage » logique ou spéculatif et du recours au critère de la « conscience originaire » en philosophie, elle relève de ce qu’on peut appeler une pensée de l’immanence - mais qui se distingue d’autres antérieures ou contemporaines par sa défense intransigeante de la rationalité. Il faut voir là, sans doute, un trait de « spinozisme », bien que Desanti n’ait finalement jamais livré (du moins par écrit) le commentaire de Spinoza dont il dit avoir été constamment préoccupé. Mais on peut aussi la rattacher à la double inspiration héritée de Cavaillès, chez qui la pensée se rationalise à l’infini par la « dialectique du concept », et de Merleau-Ponty, chez qui l’horizon d’historisation du monde et des choses s’enracine dans l’expérience du « corps propre ». Ainsi Desanti aura-t-il su construire en fin de compte, pour ses deux maîtres, un espace de rencontre à la fois inattendu et non-arbitraire, jetant un pont par dessus ce que certains de ses contemporains avaient perçu comme le grand clivage de la philosophie française d’après-guerre.

Notes

[1] Auxquels on ajoutera désormais l’ensemble à plusieurs voix assemblé par Marie José Mondzain autour de textes de Desanti : Voir ensemble, Gallimard 2003.

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