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Notice nécrologique de Louis ALTHUSSER publiée dans l’Annuaire de l’Association Amicale de Secours des Anciens Elèves de l’Ecole Normale Supérieure (Recueil 1993)

ALTHUSSER (Louis), né à Birmandreis (Algérie) le 16 octobre 1918, décédé à La Verrière (Yvelines) le 22 octobre 1990 - Promotion de 1939

Au moment où, avec hésitation et retard, j’entreprends de rédiger la notice qu’au nom du bureau de l’Association a bien voulu me demander Jean Châtelet, l’image médiatique de notre camarade connaît une nouvelle péripétie — qui ne sera probablement pas la dernière. La parution de deux textes autobiographiques, rédigés respectivement en 1985 et 1976 [1], attire à nouveau l’attention, non sans fracas, sur la destinée du "caïman de la rue d’Ulm", mort le 22 octobre 1990. Cette curiosité pour un homme qui paraissait oublié, dont les écrits sont presque tous introuvables, mais qui fut deux fois célèbre — une première fois dans les années 60 et 70, comme philosophe marxiste et, avec Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Barthes, figure emblématique du "structuralisme français" ; une deuxième fois pendant quelques semaines, comme protagoniste malheureux, et scandaleux, d’un "fait divers" inattendu, le meurtre de sa femme Hélène dans les locaux mêmes de l’Ecole — coïncide sans doute avec la levée de certains tabous et la fin du temps de latence, au delà duquel se manifestent l’intérêt, la nostalgie et le besoin d’explication d’événe¬ments qui, désormais, appar¬tiennent à l’histoire.

Il n’est pas certain pour autant qu’une telle curiosité conduise d’emblée à une vue claire de ce qu’ont été la person¬nalité et le rôle intellectuel d’Althusser. Il n’est certes ni possible ni souhaitable que ces matières fassent jamais l’unanimité. Du moins peut-on espérer qu’elles soient discutées à partir de l’en¬semble des données, et de jugements indépendants les uns des autres. Le moment présent, dans lequel sont encore acces¬sibles les témoig¬nages de toutes les générations de col¬lègues, élèves, camarades, interlocuteurs, amis et adver¬saires, etc. d’Althusser, est favorable à cet éclairage, qui n’intéresse pas uniquement le sort d’un homme, si exceptionnel ou anormal qu’il ait paru, mais celui des institutions et organisa¬tions auxquelles son existence a été étroitement mêlée. [2]

Je voudrais donc préciser d’emblée ce qu’une telle "notice" ne saurait être. Ni un témoignage personnel, ici déplacé et qui demanderait plus d’espace. Ni une biographie, complétant, confirmant ou rectifiant les textes récemment parus, pour laquelle je n’ai pas compétence. Ni une réelle présentation de l’oeuvre théorique d’Althusser. Ni, enfin, une analyse détaillée du rôle que, pendant plus de trente ans, il a joué dans la vie de l’Ecole et que, en retour, celle-ci a joué dans sa vie. Mais un rappel de faits, suivi de quelques réflexions et hypothèses.

Né le 16 octobre 1918 à Birmandreis, dans la banlieue d’Alger, d’une famille d’employés et de petits fonctionnaires (son père, Charles Althusser, terminera sa carrière effec¬tuée pour l’essentiel en Afrique du Nord comme directeur pour la place de Marseille de la Compagnie Algérienne de Banque), Louis Althusser fait ses études secondaires à Marseille et prépare le concours de l’ENS dans la khâgne de Lyon, où il aura notamment pour profes¬seurs en philosophie Jean Guitton, puis Jean Lacroix, et en histoire Joseph Hours. Ces trois maîtres de l’école publique, représentants de tendances dis¬tinctes de la pensée catholique, exerceront une grande influence, de son propre aveu, sur sa formation intellectuelle. Reçu au concours en 1939 (promotion de H. Birault, de J. Havet, de M. Soriano, de Tran Duc Thao et de J. Vuillemin notamment), il est mobilisé avant la rentrée, fait prisonnier en Bretagne avec son régiment d’artilleurs, et envoyé dans un camp de prisonniers en Allemagne (Stalag XA, dans le Schleswig-Holstein), où il passera toute la guerre. Reprenant ses études en octobre 1945 (avec la promotion de L. Sève, A. Tourai¬ne, E. Verley) après quelques mois d’incertitude où il semble que Jean Baillou, alors sous-directeur de l’Ecole, ait contribué à le rassurer sur la possibilité de surmonter cette terrible "inter¬ruption" de six années, il obtient son diplôme d’études supér¬ieures avec un mémoire sur "La notion de contenu dans la philo¬sophie de Hegel", sous la direction de Gaston Bachelard, et il est reçu 2ème à l’agrégation en 1948. Une étroite amitié et connivence intellectuelle le lie alors à Jacques Martin (promo¬tion 1941, traducteur de Hegel et de Hermann Hesse, qui se suicidera en 1963) et à Michel Foucault (promotion 1946). La même année il est nommé caïman de philo¬sophie, prenant la succession de Georges Gusdorf. Il occupera ce poste sans interruption jusqu’en 1980, avec les grades d’agrégé-répétiteur, puis de maître-assistant et de maître de conférences, d’abord seul, ensuite en compagnie de Jacques Derrida et de Bernard Pautrat. A partir de 1950, il sera en outre secrétaire de la section des lettres de l’Ecole, et à ce titre participera activement, aux côtés de successifs directeurs, à la gestion et à l’orientation de l’établissement. [3] En 1975, il soutiendra "sur travaux" sa thèse de doctorat d’Etat à l’Université de Picardie devant un jury composé de Bernard Rousset, Yvon Belaval, Made¬leine Bar¬thélémy-Madaule, Jacques D’Hondt et Pierre Vilar. [4] Après le meurtre de sa femme le 16 novembre 1980, le non-lieu judiciaire prononcé en application de l’article 64 du Code pénal au vu de l’expertise psychiatrique des Docteurs Brion, Diederichs et Ropert, et l’arrêté d’internement pris par la Préfecture de Police, il est mis à la retraite d’office. L’administration demandera alors à ses proches de procéder à l’évacuation de l’appartement de fonctions qu’il avait occupé pendant plus de vingt ans au rez-de-chaussée, angle Sud-Ouest, du bâtiment principal, face à l’infirmerie où résidait son ami le Docteur Etienne.

Les dix dernières années de la vie d’Althusser se déroule¬ront successivement, ou en alter¬nance, dans divers établissements psychiatriques (Hôpital Sainte-Anne, Hôpital de secteur du XIIIe arrondissement "L’eau vive" à Soisy-sur-Seine, Centre "Marcel Rivière" de la MGEN à La Ver¬rière), d’abord sous le régime du placement administratif, ensuite sous celui du placement libre, et dans l’appartement qu’il avait acquis en prévision de la retraite, rue Lucien Leuwen (Paris 20e), où il fera notamment un long séjour presque ininterrompu de 1984 à 1986. Soigné par différents médecins, il ne recevra plus alors que la visite de quelques amis, anciens ou nouveaux, mais ne sera jamais livré à la solitude. Michelle Loi et Stanislas Breton, en particulier, assumeront la charge d’une présence continue auprès de lui.

Ces données suffisent à faire comprendre l’étroitesse (à bien des égards problématique, j’y reviendrai) du lien qui a uni Althusser à l’Ecole. Ce lien "physique" autant que "moral" est probablement unique en son genre dans l’histoire de celle-ci, même au regard de Lucien Herr (avec qui on a souvent proposé la comparaison, mais qui n’a jamais habité l’Ecole même) ou de certains grands directeurs des Laboratoires scientifiques comme Rocard, Kirrmann, Kastler ou Brossel.

Althusser enseignant

Prenant les choses dans l’ordre, j’insisterai d’abord sur la continuité du travail d’Althusser auprès de ses élèves philosophes. Officiellement chargé de la préparation à l’agrégation, à laquelle il apporta toujours un soin particulier, ses relations — au dire des anciens élèves — ne devenaient vraiment étroites avec eux (sauf exceptions personnelles) qu’en dernière année (celle du concours). L’influence qu’il exerça sur les promo¬tions successives, jusqu’au début des années 60, passa essentiel¬lement par des corrections, des reprises de leçons, des conversa¬tions constituant une sorte de "tutoring" à l’anglaise, des cours enfin, exceptionnellement clairs et denses, minutieusement préparés, sur les auteurs du programme et ses philosophes de prédilection (notamment Machia¬vel, Malebranche, Hobbes, Spinoza, Locke, Montesquieu, Rousseau, Hegel, Feuerbach ...). [5] La diversité des orientations prises par ses élèves, dont la plupart des grands noms de l’Université et de la philosophie française contemporaine, suffit à témoigner de la fécondité de cet enseig¬nement et de la liberté intellectuelle qu’il procurait.

A partir des années 6O, sans que ce travail de base ait jamais disparu, un nouvel élément s’ajouta, de caractère assez différent. Ayant commencé à faire connaître ses propres travaux (1959, Mon¬tes¬quieu, la politique et l’histoire, P.U.F. ; 1960, traduction et présentation de Ludwig Feuerbach, Manifestes philosophiques, P.U.F. ; 1961 et 62, articles "Sur le jeune Marx" et "Contradic¬tion et surdétermination" dans la revue La Pensée ; 1963, article "Philosophie et sciences humaines" dans la Revue de l’enseigne¬ment philosophique), Althusser est sollicité par des élèves philosophes de différentes promotions d’organiser un enseignement plus largement ouvert. Il le fait sous la forme de séminaires, où lui-même n’intervient que comme un primus inter pares, mais dont l’impulsion sera décisive pour toute une génération. C’est la série ascendante qui débute en 61-62 avec "Le jeune Marx", continue en 62-63 avec "Les origines du struc¬turalisme", en 63-64 avec "Lacan et la psychanalyse", et culmine en 64-65 avec "Lire Le Capital" (à l’origine de l’ouvrage collectif du même nom). Après cette date, la situation change à nouveau : Althusser étant devenu en quelques mois célèbre et l’in¬spirateur d’une "école" philosophique à vrai dire éphémère, mais qui donne lieu aussi à de violentes polémiques politi¬ques, il renonce à ce type d’ac¬tivité pour proposer d’autres initia¬tives. Dès avant 68, et a fortiori après, il revient à une préparation plus classique des agrégatifs (cours limités dans le temps et, de plus en plus, en raison de sa maladie, simple correction d’exer¬cices). [6]

Un second aspect de l’activité d’Althusser à l’Ecole s’articule au précédent : celui d’un véritable directeur des études philosophiques (sans titre), qu’il exerce tantôt seul, tantôt au travers de deux exceptionnelles collaborations et amitiés, avec le Directeur Jean Hyppolite puis avec son collègue Jacques Derrida. [7] A une époque où l’Ecole (du moins l’Ecole littéraire) n’est toujours officiellement qu’un internat doublé d’une bibliothèque et voué à la préparation au concours d’agréga¬tion, Althusser tente de développer aussi, à travers conférences et séminaires, une véritable formation à la recherche et une "vie" philosophique propre. Les conférenciers qu’il invite ou dont il organise la venue à la demande des élèves vont de Gueroult, Canguilhem et Beaufret à M. de Gandillac, Vuillemin, Granger, Laplanche, Birault, Aubenque, Derathé, Culioli, Foucault, Serres, Vernant, Bourdieu, Bettelheim, Guiller¬mit, Stanislas Breton, Deleuze, Passeron, Tourai¬ne, Meillassoux, Brunschwig, Teyssèdre, Alexandre Matheron, André Pessel, Henri Joly, Bouveresse, P. Raymond, Toni Negri, Robert Linhart, etc. Les questions traitées, de l’his¬toire de la philosophie et de l’épistémologie à l’esthétique, à la linguistique et à la sociologie (avant la création du départe¬ment des sciences sociales). Particulièrement sensible à l’impor¬tance des "sciences humaines", mais adversaire déclaré du positivisme et intervenant sans détour dans les épisodes contemporains du Methodenstreit, Althusser voit dans le maintien de rapports étroits entre ces disciplines et la philosophie une double garantie de réalisme pour l’une et de résistance à leur propre impérialisme techniciste pour les autres. Cette activité d’organisation vise à faire de l’Ecole, non pas contre l’Univer¬sité (d’où viennent toutes les forces mises en oeuvre) mais à côté d’elle, et plus librement que dans certaines de ses struc¬tures, l’un des lieux d’animation de la philosophie "vivan¬te", non "académique", ouverte aux discussions internationales : elle y réussit large¬ment pendant plusieurs années. Il convient à cet égard de faire une place singulière, mais nullement ex¬clusive, à l’invitation qu’il contribua à faire adresser au Dr Lacan de poursuivre à l’Ecole (à partir de 1964) son séminaire de psychan¬alyse.

Il est un troisième aspect de l’activité pédagogique d’Althusser (au sens large) sur lequel il me paraît d’autant plus intéressant d’insister qu’il correspond à l’une des vocations de l’Ecole dont on peut craindre qu’elle soit parfois oubliée de ses usagers ou de ses tuteurs, ou mise en danger par l’air du temps : je veux parler de l’organisation systémati¬que des occasions de rencontre et d’échanges intellectuels, voire de formation commune aux "littéraires" et aux "scientifi¬ques". Il n’est pas étonnant que l’impulsion vienne ici d’un philosophe, même s’il est clair que rien n’aurait pu se faire sans demandes, intérêts, collaborations d’enseignants, de chercheurs, d’élèves des autres disciplines. Au reste, Althusser s’inscrit ici, mais à sa façon, dans la voie suggérée par J. Hyppolite. Parmi les initiatives qu’il prend, notons l’organisa¬tion de cours de mathématiques pures pour les élèves "littéraires" et, surtout, le "Cours de philosophie pour scientifiques" de 1967-68, qu’il prend en charge avec la col¬laboration d’un groupe de ses anciens élèves (Macherey, Balibar, Regnault, Pêcheux, Badiou, auxquels se joint Michel Fichant, élève de Canguilhem à la Sorbonne), et qui jusqu’aux "événements de mai" attire dans la salle Dussane un auditoire très important venant de l’Ecole et d’au-delà de l’Ecole. [8] Quelques années plus tard, il sera également à l’origine de la fondation du séminaire "Philosophie et mathématiques" dirigé par Maurice Loi en collaboration avec M. Caveing, P. Cartier et R. Thom, dont les activités se poursuivent aujourd’hui. Ces initiatives bénéficient, évidemment, d’une atmosphère alors exceptionnellement favorable à l’épistémologie et à la réflexion critique sur les pratiques scien¬tifiques, ainsi que du prestige et de la force de conviction de leur promoteur. Elles illustrent bien une vocation de "passeur" ou de "médiateur" entre les composantes de l’in¬stitution univer¬sitaire dont nous retrou¬verons dans un instant d’autres aspects.

Althusser philosophe

Il convient maintenant de donner quelques indications sur l’oeuvre personnelle d’Althusser, entièrement élaborée dans les murs du 45 rue d’Ulm [9], et qui, indépendamment de sa valeur et de son style, de son caractère opportun ou intempestif, dut certainement à cette "localisation" une partie de son prestige. Mais qui trouva la plupart de ses lecteurs et de ses interlocuteurs dans un tout autre espace.

Cette oeuvre, on le sait, est quantitativement limitée, du moins pour ce qui concerne la partie publiée (les textes inédits, plus ou moins achevés, sont nombreux mais ne représentent sans doute pas la masse considérable qu’imaginent certains commentateurs, intrigués par la "dispropor¬tion" entre l’ambition des projets esquissés par Althusser et le volume relativement faible de ses publications, mais qui sous-estiment les obstacles dressés devant l’activité créatrice par les longues périodes de dépres¬sion et de récupération). Une bonne partie, comme le savent les nombreux témoins de sa réflexion, en a été rédigée, selon un scénario typique, en quelques jours, voire quelques heures de travail ininterrompu favorisé par l’exaltation, ce qui n’est pas à dire, au contraire, qu’elle ne reposât sur aucun travail de prépara¬tion. Il convient de relati¬viser sérieusement les dires d’Al¬thusser selon lesquels il n’aurait "rien lu" ou n’aurait eu qu’une formation philosophi¬que "bricolée". Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’Althusser a toujours mis à profit son excep¬tionnelle capacité d’écoute et son goût pour la conversation théorique pour substituer à de longues investigations bibliogra¬phiques les échanges oraux. Pourquoi lire un livre passivement, ou attendre la publication d’un article, quand on est capable de se le faire raconter en détail par son auteur, en recherchant avec lui le "centre" problématique ? Cette "méthode" comporte aussi, naturellement, des risques de quiproquo. Elle était favorisée par l’installation d’Althusser à demeure dans l’Ecole, où son bureau occupait une position "stratégique" : à la Bibliothèque on allait pour lire, chez lui pour parler, et ce n’était pas seulement le cas des philosophes. Combien de visi¬teurs, amis et anciens élèves, collègues français et étrangers venus du monde entier, se sont ainsi trouvés enrôlés pour un moment dans ce qu’il appela quelque temps - d’une expression reprise au jeune Marx - le "parti du concept".

Mais revenons à son propre travail. Sans doute est-il traversé par des préoccupations (voire des obses¬sions) constan¬tes, fondé sur des références de prédilection, orienté par une recherche ininterrompue. Il n’en est pas moins clairement réparti entre des périodes distinctes.

Si nous laissons de côté les textes d’apprenti (très brillants, comme le diplôme d’études supérieures, dont Y. Moulier a publié des extraits) [10] et les écrits "de jeu¬nesse" liés notamment à son engagement dans les mouvements catholiques, la première période (jusqu’au début des années 60) peut être considérée rétrospectivement comme une phase d’accumulation. Elle culmine dans le petit livre sur Montesquieu. Althusser prépare alors des thèses de doctorat d’Etat sur "Politi¬que et philosophie au XVIIIe siècle français" et sur le Discours sur l’origine de l’inégalité de Rousseau sous la direction de J. Hyppolite et de V. Jankélévitch. Ayant adhéré en 1948 au Parti communiste, mais s’étant toujours tenu à l’écart des productions "officielles" du marxisme de parti (ou n’ayant pas été sollicité d’y contribuer), il poursuit sa propre réflexion sur les rapports du marxisme et de la philosophie (en particulier sur la notion d’aliénation et les tendances "humanistes" et "antihumanistes" dans la pensée de Marx), ainsi que sur la portée théorique de la psychanalyse [11].

La deuxième période — celle des années 60, de part et d’autre de Lire le Capital, depuis le premier article "Sur le jeune Marx" recueilli dans Pour Marx, jusqu’à la conférence de 1968 à la Société française de philosophie (Lénine et la philo¬sophie) et au cours Philosophie et philosophie spontanée des savants (édité en 1974) — est la plus connue. Sans doute est-ce aussi celle des oeuvres les plus fortes, ou du moins les plus achevées (y compris lorsqu’el¬les revêtent une forme programmatique, interrogative : Althusser est l’homme des essais, des "notes pour une recherche", des thèses, qui sont en réalité des hypothèses, en vertu de l’un de ses adages préférés, attribué à Napoléon : "on s’avance et puis l’on voit"). Ce sont elles qui imposent les notions de "lecture symptomale", de "coupure épistémologi¬que", de "surdéter¬mination" et de "causalité structurale", de "pratique théorique". Ce sont elles aussi, qu’on le veuille ou non (et il y a fort à parier que ceci est la source de l’embarras que traduisent beaucoup de jugements actuels sur ce qu’on a appelé improprement la "pensée 68"), qui établissent une étroite connexion entre les transformations du marxisme au XXe siècle, le "struc¬turalisme" philosophique (comme alternative originale au natura¬lisme et à l’idéa¬lisme transcen¬dan¬tal — y compris dans sa variante phénoméno¬logique —, au logicisme et à l’historicisme) [12], enfin l’épis¬témologie historique dite "fran¬çaise", c’est-à-dire rationaliste et dialectique. On a rappelé plus haut une partie des condi¬tions de leur élaboration. Ce n’est pas enlever quoi que ce soit à l’autonomie de la pensée d’Althusser et à sa fonction de "moteur" initial que d’insister sur sa dimension coopérative (qui s’étend bien au-delà du groupe de noms inscrits sur cer¬taines publica¬tions collec¬tives). Voilà d’ail¬leurs une bonne illustration de la thèse de Spinoza (à qui Althusser ne cesse de se référer) : individualisa¬tion et coopéra¬tion ne sont pas des termes con¬traires, mais corrélatifs. [13]

Le "choc" de 68, vécu in absentia, a déterminé à retardement chez lui une intense activité de correspondances et d’échanges au cours des années 70, dont on ne saurait dissocier sa participation au travail engagé, de plusieurs côtés, sur les questions de l’"appareil scolaire". [14] Il n’en est pas moins clair, après-coup, qu’il a détruit une bonne partie des bases et des conditions de réalisation du "projet" politico-théorique formé dans les années 60. Le travail d’Althusser prend alors une nouvelle orientation, mais aussi il devient beaucoup plus fragmentaire. Cela tient à plusieurs facteurs, en soi indépendants, qui finissent par constituer un "noeud" inextricable. Concevant la philosophie, non comme une spéculation mais comme un combat (le Kampfplatz de Kant, qu’il rebaptise "lutte de classe dans la théorie"), il doit nécessairement chercher à "rectifier" ou "ajuster" ses interventions en fonction des effets qu’elles ont produits (ou de ce qu’il en a perçu). Or, dans le même temps, sa renommée étant devenue mondiale (certains militants d’Amérique latine, notamment, le considéreront quasiment comme un nouveau Marx), la pression de l’immédiateté politique se fait sur lui toujours plus forte. Alors qu’il se trouve impliqué dans de violents conflits d’organisation, inséparables de déchirements personnels, sa maladie s’aggrave, entraînant des séjours de plus en plus longs et fréquents dans des établis¬sements de soins ou de repos, au cours desquels on expérimente sur lui diverses combinaisons chimiques anti-dépres¬sives, et qui détruisent par là-même toute possibilité de travail continu. Avec le recul, et compte tenu des événements survenus depuis, il est tentant de suggérer que ces vicissitudes subjectives n’étaient qu’une façon de "vivre" les étapes succes¬sives de la décomposition du communisme. Car Althusser, tout en proclamant bien haut la nécessité et l’autonomie de la théorie, avait indis¬solublement lié son activité intellectuelle à la perspective d’une "refonda¬tion" de ce mouvement, à la tentative d’anticiper sa reconstruc¬tion par delà sa crise, dans le cadre national et international. Il se trouve pris, d’abord, dans les contrecoups de la scission entre le communisme soviéti¬que et le communisme chinois, puis dans la polémique sur l’"euro¬communisme" et l’abandon officiel par le PCF de la notion de "dictature du prolétariat". De côtés opposés on lui reproche, en termes parfois identiques, son "théoricisme". Les successives autocritiques dans lesquelles il s’engage peuvent apparaître, à beaucoup d’égards, comme un processus régressif, et même destruc¬tif. D’un point de vue purement philosophique, cependant, elles finissent par dégager les thèmes d’une philosophie de la contin¬gence historique (la "surdétermination" ne va pas sans la "sousdétermination") et de la matérialité des idéologies comme élément de toute pratique (y compris la pratique théorique), dont la convergence vir¬tuelle esquisse ce qu’aurait pu être la doctrine d’un"second Althusser", radicalisant la critique des philosophies du "sujet constituant" et du "sens de l’histoire" qui avait caractérisé le premier. [15] C’est pourquoi toute interprétation réductrice — à des déterminations politiques comme à des stéréotypes psychiatriques — a toutes chances de se fourvoyer.

Resterait à décrire l’activité d’Althusser dans la période finale, notamment entre la levée de son placement administratif et l’opération chirurgicale qui, en 1987, déterminera chez lui une nouvelle phase mélancolique profonde prati¬quement sans rémission. On peut s’en faire une idée partielle d’après le texte autobiographique qui vient d’être publié, ou encore les fragments de conversation transcrits et édités au Mexique par Fernanda Navarro. [16] Plus que jamais il est soumis à l’alternance des phases d’exaltation et d’angoisse. Il est aussi pris entre l’abattement dans lequel son isolement le plonge, et le désir parfois violent de "lever la pierre tombale", c’est-à-dire l’interdit d’expression publique que la société impose de facto aux meur¬triers, qu’ils soient considérés comme responsables ou comme irresponsables. Il tente alors de reconstituer autour de lui un milieu d’inter¬locuteurs semblable à celui qu’avait accueilli le bureau de la rue d’Ulm. Certains de ses amis s’y prêtent, d’autres s’y refusent ou, comme le signataire de ces lignes, tentent avec embarras de trouver un équilibre entre ce qu’ils croient "raisonnable" et ce qui leur paraît "délirant" (ou "imprudent"). Il est peu probable que les textes rédigés au cours de cette période, dont les héritiers d’Althusser annoncent la publication, contiennent des révélations théoriques, mais il n’y a aucune raison d’exclure qu’ils ajoutent à son oeuvre et que, joints à d’autres inédits, ils permettent de se faire une plus juste idée des raisons de son influence. [17]

L’Ecole, lieu "public" et "privé"

Je n’entreprendrai pas ici de décrire dans leur ensemble l’activité et les positions politiques d’Althusser, ni d’expli¬quer les effets qu’elles ont produits ou les réactions qu’elles ont suscitées en France et à l’étranger. Cette question relève de l’histoire générale (et non pas seulement de celle des intellectuels). Ce qui me paraît néanmoins indispensable, c’est de tenter de caractériser l’incidence très profonde qu’elles ont eue sur ses rapports avec l’Ecole. A beaucoup d’égards Althusser, même s’il s’efforçait — par la pensée, les voyages, les relations — de ne pas s’y confiner, a considéré l’Ecole comme un lieu politique (à la fois "macro-politique" et "micro-politique"), et c’est ce que beaucoup ne lui ont pas pardonné, soit sur le moment, soit après-coup, omettant de voir ce que cette figure devait à une conjoncture dont il était le produit bien plus qu’il ne la suscitait, et ce qu’elle manifestait d’une vérité latente, et venue de très loin. Une telle relation, qui peut être vécue et pratiquée de façons très diverses, est grosse de paradoxes incessants, qu’on peut déjà repérer dans l’oscillation qu’elle engendre entre la tentation de faire du lieu universitaire (que ce soit la Sorbonne, Vincennes ou l’ENS), et singulièrement du lieu universitaire fermé, un substitut de la scène politique "réelle", et l’effort pour ouvrir ce qui était et demeure un cadre "privilégié" de la formation des intellec¬tuels de profession, sur des mouvements sociaux, des communications entre nations et entre classes virtuellement sans frontières. [18] La ré¬flexion qu’elle appelle est très loin de s’être engagée vraiment, notamment pour ce qui concerne l’im¬brication des conjonctures, des tendances institutionnelles, et des person¬nalités individuel¬les.

Althusser, on le sait, avait comme une très grande partie des intellectuels de sa génération adhéré au Parti communiste dans l’immédiat après-guerre. Il a plusieurs fois raconté que ses premières activités politiques (à côté de sa participation aux campagnes pour l’Appel de Stockholm) avaient consisté à mettre sur pied une section syndicale des élèves de l’Ecole et à en imposer la reconnaissance à l’administration. Lorsqu’il se trouva lui-même investi de responsabilités administratives, même subordon¬nées, on peut penser que, plutôt qu’une contradiction insoluble ou l’occasion d’un "double jeu" (qu’on lui reprocha parfois), il vit là l’occasion d’élaborer et d’exercer une conception origi¬nale de la politique dans l’institution, en fait très éloignée de la méthode des organisations marxistes (même quand elles sui¬vaient la "ligne de masse"), mais aussi de la dynamique de groupe ou des techniques de gestion d’entreprise, puisqu’elle combinait une pratique constante de la négociation avec l’idée que l’in¬stitu¬tion est traversée d’antagonismes sociaux irréductibles. Ad¬ministrateur, enseignant, mais aussi militant (et militant farouchement attaché à sa position "de base"), Althusser se trouva de facto au point de rencontre de toutes les catégories de l’établissement, et, dans les moments favorables, il sut en jouer efficacement (il en paya également le prix dans les moments de crise personnelle et collective). De même qu’il ne cessait de travailler à la communication entre l’Ecole littéraire et l’Ecole scientifique, de même il entretenait des relations de con¬fiance, voire d’amitié, avec les Directeurs ou avec ses collègues des autres disciplines comme avec les personnels de l’intendance et de service (Lucienne Sazerat, Henri Thoraval, parmi d’autres, pourraient en témoigner). La "cellule" communiste dont il était l’un des animateurs, et qui fonctionnait au moins autant comme un cercle de réflexion sur les problèmes quotidiens ou les destinées de l’Ecole, largement indépendant de toute organisation extérieure [19], que comme un lieu de débats politiques généraux et d’interventions publiques, se révélait plus encore que d’autres réseaux qui traversent l’institution (syndicaux, confessionnels, voire artistiques et sportifs) adaptée à ce rôle de médiation et de conscience critique. Naturellement il faudrait convoquer des témoignages précis pour délimiter cette réalité dans le temps et en apprécier les effets sans les idéaliser, savoir aussi ce qu’elle devait à d’autres personnalités que la sienne et aux ambiances d’époque (par exemple, à l’époque de la guerre froide, ou de la guerre d’Algérie, ou du mouvement étudiant avant et après "68", ou de l’"union de la gauche", etc.). Mais le fait comme tel me paraît indéniable.

A beaucoup d’égards le comportement d’Althusser dans le Parti communiste ne fut pas différent de son comportement dans l’Education nationale (ou plutôt dans ce secteur très particulier et très atypique de l’Education nationale que con¬stitue un établissement "supérieur" qui est aussi pour toutes les parties prenantes une collectivité, un lieu de vie). Ce rapprochement me paraît au moins aussi éclairant que celui qu’on a fréquemment opéré, en général et dans son cas particuler, entre l’organisa¬tion communiste et l’Eglise catholique dont il était sorti. Avec l’Eglise, le parti communiste a en commun la perspec¬tive messianique, incluant l’idée de sa propre disparition "imminente", et faisant plus ou moins bon ménage avec la gestion parfois sordide des réalités terrestres. Mais je crois qu’on ne s’éloignerait pas beaucoup de la vérité en soutenant que, pour Althusser, le Parti était comme l’Ecole (au sens général et au sens particulier) le lieu où s’éprouve la nécessité matérielle de l’institution, dans laquelle il faut constamment travailler en vue de sa propre transformation. Un lieu dans lequel s’imposent les exigences contradictoires de l’enseignement et de la tacti¬que, de l’analyse et des rapports de force, de l’action collec¬tive référée à des enjeux nationaux et de l’influence person¬nelle. Il est d’autant plus remarquable qu’Althusser, qui ne cessait de pratiquer la "double appar¬tenance", de chercher à "intervenir" dans l’Ecole comme un communiste et dans le Parti communiste comme un Normalien et un universitaire, n’ait jamais confondu les deux lieux, amalgamé les deux domaines. On peut refuser son style et ses choix, on ne peut découvrir dans son comportement la moindre trace de "noyautage".

Que la vie intellectuelle de l’Ecole normale (et parfois ses vicissitudes institutionnelles) soit traversée de tous les débats de la politique, que ses élèves et ses enseignants s’y engagent parfois sans retenue, est un phénomène coextensif à toute son histoire. Les années 1950 à 1980 ne représentent sans doute, à cet égard, qu’une succession particulièrement rapide de somma¬tions et de retourne¬ments de situation. Althusser, communiste original, puis communiste critique, contestataire mais jamais vraiment "dissi¬dent", fut donc confronté à la Guerre froide, aux guerres coloniales, aux luttes de partis et de fractions, comme le furent ses condisciples, ses élèves ou ses camarades, et il fit ses propres choix (ou ses non-choix). Mais il s’y engagea depuis l’Ecole, et d’une certaine façon avec l’Ecole. Tel est le "complexe" profon¬dément ambivalent qui appelle l’analyse et la rend difficile.

Tel est aussi le moment où, pour ce qui nous concerne ici, la référence à la "maladie", à la "folie" d’Al¬thusser, ne peut être éludée. On sait que les psychia¬tres, qui, espérons-le, savent ce qu’ils entendent par là, ont nommé "psychose maniaco-dépressive" les troubles d’humeur cycliques (exaltation/angoisse) dont souffrait Althusser depuis sa jeu¬nesse, et en tout cas depuis son retour de captivité. [20] Les écrits biographiques et autobiographiques nous proposent désor¬mais différents éléments de psychologie et d’histoire in¬dividuelle (relatifs à son environne¬ment familial, à son enfance, à ses amitiés, à sa sexualité, à sa vie conjugale, etc.) que je laisse ici entièrement de côté faute de compétence pour en apprécier la pertinence et la portée exacte. Ce qui ressort clairement des faits, en revanche, c’est la "correspondance" qui s’établit entre la pratique, les repré¬sentations politiques d’Althusser, et sa résidence ininterrompue (jour et nuit !) dans l’Ecole pendant plus de trente ans. Comme celle-ci faisait suite à cinq années de captivité, lesquelles avaient immédiatement succédé à l’enfance et à la vie plus ou moins "communautaire" du lycée, on peut suggérer qu’Althusser, par suite d’une constitu¬tion subjective personnelle ou des circonstances (et plus vraisemblablement de leur rencontre), fut toujours incapable de se constituer vraiment une autre "famille" que la communauté normalienne élargie. [21] Situation qui n’ap¬pelle aucun jugement de valeur, même déguisé en jugement de "normalité" (en quoi la vie de famille restreinte est-elle plus "normale" que la vie com¬munautaire ?), mais qui comporte manifes¬tement des contraintes et des contrecoups d’autant plus forts qu’ils sont généralement déniés. Quel genre de "communauté" est (ou était, à tel ou tel moment) l’Ecole ? Voilà la question que l’histoire d’Althusser oblige à regarder en face [22].

Or cette question interfère étroite¬ment avec la politique. On sait que déjà les épisodes dramatiques qui ont marqué les premières années de son engagement communiste (l’injonction que lui signifie la cellule des élèves de l’Ecole de se séparer de sa compagne, considérée comme politique¬ment dangereuse par le parti ; le suicide de son ami Claude Engelmann (promotion 1949), secré¬taire de la cellule et biologiste, au moment de l’affaire Lyssenko ; la réprobation subie par Michel Foucault en raison de son homosexualité, etc.) comportent tous cette triple dimension politique, familiale ou quasi-familiale, et com¬munautaire. Il en ira exactement de même à la fin des années soixante, lorsque le conflit d’Althusser avec ses plus proches disciples (tous nor¬maliens en quelque sorte "adoptés" par sa femme et par lui) à propos de la scission de l’Union des étu¬diants communistes, conduira les uns et les autres au bord du précipice. En va-t-il très différemment, même si le drame ne guette pas toujours (ce fut parfois la comédie), des activités du groupe de pensée et d’"intervention" esquissé avec certains de ses élèves et anciens élèves au milieu des années 60, et qu’il cherchera plusieurs fois à reconstituer après son éclatement ?

Rien de tout ceci ne serait intelligible si l’on ne commen¬çait par tracer le cadre spécifique de cette communauté pseudo-familiale que constituait alors l’Ecole pour qui y vivait en continuité, ne serait-ce que pour quelques an¬nées. [23] Mais rien n’en serait intéressant si on s’en tenait à des considérations psychologiques ou psycha¬nalytiques de convention (Oedipe, homosexualité refou¬lée, etc.). Ce qui est en question est l’incertitude de la ligne de sépara¬tion entre le public et le privé, sur laquelle repose au moins théoriquement notre système d’institutions. Or il se trouve que cette question est par¬ticulièrement insistante dans la pensée d’Al¬thusser, dont une partie essentielle, la plus centrale peut-être, sinon la plus développée, s’or¬ganise précisément autour de la recherche d’un "point de vue" (point de vue théorique, point de vue "de classe") qui permettrait d’analy¬ser l’origine, les fonc¬tions, les moda¬lités de la différence (dirons-nous, comme Derrida, la "dif¬férance" ?) de ces deux sphères, et par conséquent la façon dont elle commande la position subjective des individus et des groupes.

C’est pourquoi je voudrais, pour conclure, risquer une hypothèse. On pourrait en rester à l’image d’un Althusser organisateur des "pas¬sages" entre sections, des "médiations" entre fonctions, s’iden¬tifiant à l’institution pour s’en faire une protection person¬nelle (sans doute pathogène) contre le "monde extérieur", mais aussi pour tenter de l’ouvrir aux conflits et aux réalités sociales de ce monde, sans en rester aux horizons — au fond très attendus — de la "modernisation" (la haute fonction publique et les carrières politiques, l’entre¬prise, la recherche interna¬tionale et interdis¬ciplinaire). Faisant un pas de plus, on pourrait suggérer que, placé par le sort (et maintenu indéfini¬ment par la "struc¬ture") au point même des tensions que suscite la coexistence de deux lieux distincts et indissociables (un "lieu privé" et un "lieu public") sous l’apparence d’une unique institution, il a tenté de sublimer cette situation apparemment privilégiée, et en réalité intenable, pour en faire la matière d’une élaboration philosophique. Mais on peut aussi renverser complètement les termes du problème, et supposer qu’Althusser a recherché toutes les expériences qui confrontaient cette situa¬tion à ses limites, pour tenter précisé¬ment d’en comprendre l’ambivalence et la nécessité. L’Ecole, dès lors, n’aura été pour lui qu’un "ana¬lyseur" d’une contradiction beaucoup plus générale. Pour le dire en son langage, elle est, plus que toute autre institution, le modèle même de l’"appareil idéologique d’Etat" qui "interpelle les individus en sujets". Doit-elle lui être reconnaissante ou lui garder rancune de cette démonstration ? Beaucoup de nos camarades sans doute, pour qui l’Ecole est aussi symboliquement une partie d’eux-mêmes, se posent la question, de même qu’ils se demandent s’il faut être reconnais¬sant à Althusser d’avoir fait retentir le nom de la "rue d’Ulm" jusque dans les poblaciones du Chili et les campus d’Extrême-Orient, ou s’il faut lui reprocher de l’avoir marquée d’infamie. Mais la question ne saurait se poser aujour¬d’hui en termes aussi manichéens. Outre qu’il a lui-même payé le prix fort de ses raisons et de ses folies, il faut bien avouer que les temps ont beaucoup changé : ni la famille, ni la philo¬sophie, ni l’enseig¬nement, ni la politique, ni la com¬munauté, ne sont aujourd’hui ce qu’elles étaient il y a seulement quinze ans. Personne ne pourra plus se sentir "à la maison" entre le Pot [24], l’infirmerie et la cour du Ruffin [25], personne non plus ne pourra s’imaginer que le sort du monde se joue dans un séminaire de la salle Cavaillès. D’où plus de liberté, sans doute, et moins de puissance. La question de la "pratique théorique", subjectivement et objectivement, trouvera d’autres lieux peut-être, à coup sûr d’autres styles.

Notes

[1] L’avenir dure longtemps, suivi de Les faits, éditions Stock/IM¬EC, 1992. Simultanément paraît le premier tome d’une biographie par Yann Moulier Boutang (Louis Althusser, une biographie, tome I, Grasset, 1992), à laquelle j’emprunterai plusieurs éléments ci-après

[2] Les archives personnelles d’Althusser (manuscrits, correspon¬dances, cours enregistrés, dossiers administratifs, etc.) ont été déposées par ses héritiers à l’Institut Mémoire de l’Edition Contemporaine (IMEC, Abbaye d’Ardenne, 14280 St-Germain-La-Blanche-Herbe). S’y ajoutent désormais, pour constituer un "Fonds Althusser" à la disposition des chercheurs, les apports de nombreuses personnes l’ayant connu ou ayant collaboré avec lui, en France et à l’étranger, dont évidemment plusieurs normaliens. Je saisis cette occasion pour démentir une contre-vérité qui a circulé et dont certains de nos camarades se sont émus : l’Ecole n’a pas refusé d’accueillir un Fonds Al¬thusser. Elle n’en aurait d’ailleurs pas eu l’occasion, les pourparlers entre l’IMEC et les héritiers de Louis Althusser ayant abouti avant que les contacts esquissés par personne interposée entre ceux-ci et la Bibliothèque de l’ENS aient dépassé le stade exploratoire

[3] Le Fonds Althusser contient une série complète de notes prises aux "petits" et "grands" conseils, qui constituent sans doute un document de premier ordre pour les futurs historiens de l’Ecole d’après-guerre

[4] Voir la "Soutenance d’Amiens", rééditée dans Positions, Editions sociales, 1976

[5] On aura une idée de ces cours en lisant l’article sur Rousseau "Sur le Contrat social (les Décalages)", soigneusement rédigé mais très proche du cours dont il est issu (paru dans les Cahiers pour l’Analyse, n 8, Automne 1967) - aujourd’hui réédité dans Solitude de Machiavel et autres textes, choisis et présentés par Yves Sintomer, collection Actuel Marx Confrontation, PUF 1998 - et surtout par le volume édité par François Matheron : Louis Althusser, Politique et Histoire de Machiavel à Marx. Cours à l’Ecole Normale Supérieure, 1955-1972, Seuil collection « Traces écrites », 2006

[6] Faisons ici justice de diverses allégations. On a dit (dans l’ignorance, en général, du détail chronologique et symptomati¬que) que l’Ecole avait "protégé" Althusser pendant des années, soit en ce sens qu’elle aurait toléré des absences non réglemen¬taires, soit en ce sens qu’elle aurait fermé les yeux sur des comportements pathologiques. On peut admettre que la sympathie dont Althusser bénéficiait à l’Ecole a facilité la discrétion de tous (qui n’est pas le secret) sur des crises dépressives que l’intéressé, par dignité, n’entendait pas publier. Pour le reste, ses obligations d’enseignement — bien loin de lui paraître une charge, elles constituaient manifestement pour lui un plaisir et un facteur d’équilibre — pouvaient être aménagées dans le temps, et ses responsabilités administra¬tives partagées ou déléguées lorsqu’il était en congé

[7] Nul n’oubliera non plus sa collaboration avec le logicien Roger Martin, bibliothécaire de l’Ecole, qui se poursuivit après l’élection de celui-ci à l’Université Paris V

[8] Une partie de ce cours, rédigée par les conférenciers, a été publiée chez Maspero dans la collection "Théorie". L’ensemble des ronéos originales est déposé à la Bibliothèque de l’Ecole, ainsi qu’à l’IMEC

[9] à l’exception de certains textes écrits dans des séjours de vacances, notamment en Italie et dans la maison de campagne qu’il avait acquise avec sa femme à Gordes, Vaucluse

[10] Le mémoire d’Althusser - en fait un livre - "Du contenu dans la pensée de G.W.F. Hegel", rédigé en 1947, a été publié depuis dans le Tome I des Ecrits philosophiques et politiques posthumes, Stock/IMEC 1994, procurés par François Matheron

[11] ce qui aboutira en 1964 à l’article "Freud et Lacan", initialement paru dans La Nouvelle Critique, dont E. Roudinesco, notamment, a mis en évidence le rôle dans la réorientation des débats sur le marxisme, l’anthropologie et la psychanalyse en France

[12] J’emploie ces formulations pour faire court : chacun sait que tous les protagonistes du mouvement "structuraliste", ou presque, ont décliné cette appellation à un moment donné, et d’abord pour préserver leur originalité respective

[13] Cette coopération devait trouver pour une part son expression dans la collection "Théorie", qu’il fonde et dirige aux éditions François Maspéro de 1965 à 1980. Y paraîtront notamment des livres et travaux de A. Badiou, E. Balibar, G. Duménil, B. Edelman, M. Fichant, F. Gadet, D. Lecourt, J.P. Lefebvre, M. Loi, C. Luporini, P. Macherey, J.P. Osier, M. Pêcheux, P. Raymond, E. Terray, A. Tosel

[14] On en trouve notamment les échos dans les livres de C. Baudelot et R. Establet, de M. Tort, de R. Balibar, de M. Pêcheux et de ses disciples. Le fameux article "Idéologie et appareils idéologiques d’Etat" (d’abord publié dans La Pensée, juin 1970), extrait d’un inédit inachevé sur "Droit, Etat, Idéologie", témoigne de l’importance stratégique alors accordée par Althusser à la question de l’institution scolaire

[15] Pour une liste provisoire des écrits publiés d’Althusser au cours decettepériode,parfoisdifficilement accessibles, voir Gregory Elliott, Althusser — The Detour of Theory, Verso ed., Londres et New York, 1987. Des rééditions et des anthologies sont annoncées

[16] Filosofia y marxismo, Siglo XXI editores, 1988

[17] Depuis la rédaction de cette notice en 1993, de nombreuses publications posthumes d’inédits sont intervenues : elles me conduiraient à rectifier ce que ce jugement peut comporter, apparemment, de négatif, tout particulièrement pour ce qui concerne le manuscrit "Machiavel et nous", datant pour l’essentiel de 1972, repris en français dans le Tome II des Ecrits philosophiques et politiques, Stock/IMEC 1995, et traduit séparément dans plusieurs langues étrangères ; on sait d’autre part que les esquisses d’Althusser relatives à sa "dernière philosophie" dénommée "matérialisme aléatoire" ou "matérialisme de la rencontre" donnent lieu à un travail d’interprétation très actif.

[18] Cette double tendance est encore accentuée chez certains disciples d’Althusser (vite retournés contre lui), comme les "maoistes" des années 66 à 70, qui ont manifestement rêvé de faire de l’Ecole une sorte de "base rouge", à l’instar des usines où les plus conséquents d’entre eux allaient ensuite "s’établir". Ce rêve n’était d’ailleurs, à beaucoup d’égards, que l’image inversée du projet constant d’une certaine technocratie d’utiliser les Grandes Ecoles comme "base blanche" du néo-libéralisme militant. Et il s’accompagnait d’une étonnante révérence pour le lieu normalien et pour son histoire

[19] en dépit de la surveillance qu’exercèrent sur elle, dans les années de "contestation", les missi dominici de la direction du PCF

[20] Les experts ont baptisé "épisode mélancolique aigu" la crise au cours de laquelle, après six mois de traitement inopérant et peut-être aggravant, Althusser a étranglé sa femme "sans lutte"

[21] On peut considérer comme un symptôme de cet échec le moment (à la fin des années 60) où Hélène Legotien-Rytmann, compagne d’Althusser et sa future femme, vient s’installer avec lui dans l’appartement de fonctions, justement parce qu’il semble ne s’agir là que d’une banale décision de couple. L’appartement d’Althusser n’est un lieu privé qu’en apparence. Ou plutôt il devient, avec quelques autres, un lieu d’intense privatisation de l’espace public et qui, comme tel, fait l’objet d’une "demande" ininterrompue

[22] Elle est très rarement posée, au rebours de ce qui a lieu, par exemple, pour les "Colleges" de Cambridge ou d’Oxford

[23] Tout reste à dire, à cet égard. Parler, comme on l’a fait, de "communauté homosexuelle" est très inexact. En effet le milieu dominant (celui des homoioi, normaliens et archicubes) est par définition unisexuel (je parle bien entendu de l’Ecole d’avant la fusion Ulm/Sèvres). Les femmes qui y pénètrent, y vivent et y travaillent (qu’elles soient femmes de chambre, bibliothé¬caires, sévriennes ou compagnes ...) y jouent dès lors un rôle aussi ambivalent qu’il est important, d’autant que l’Ecole n’a rien de conventuel (ni de militaire) dans ses moeurs. Le clivage entre l’homosexual¬ité et l’hétérosexua¬lité y joue un rôle évident d’individualisation des person¬nalités. Mais la vraie question est ailleurs : elle concerne l’articulation inconsciente entre ces moeurs, ces démarcations, ces évolutions, et la nature pulsionnelle des "liens" et des "modèles" qui structurent des institutions comme l’Ecole, l’Université, la Fonction publique. Reconnaissons qu’Althusser, pas plus que d’autres, ne s’est jamais prononcé sur ces problèmes

[24] nom du réfectoire dans le jargon des élèves de l’ENS

[25] désigne l’une des cours intérieures de l’ENS dans le jargon des élèves, d’après le nom d’un ancien professeur d’éducation physique de l’Ecole, qui y organisait des exercices quotidiens

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