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Simposio Internacional : Las teorias de la Guerra Justa en el siglo XVI y sus expresiones contemporaneas, Facultad de Filosofia y Letras, UNAM ; Embajada de Francia, Mexico ; Centro de Estudios Mexicanos y Centroamericanos, 1-4 avril 2003

Ainsi que l’ont exprimé les organisateurs de ce colloque au moment de l’ouverture des travaux, et notamment Son Excellence l’Ambassadeur de France, en des termes auxquels j’adhère totalement, les circonstances dans lesquelles nous nous réunissons pour discuter des problèmes d’interprétation, d’application et d’évaluation que posent les théories dites de la « guerre juste », confèrent à nos débats un caractère tout à fait particulier, que je voudrais résumer à mon tour en deux propositions.

D’une part nous entreprenons de réfléchir aux problèmes complexes que pose l’un des aspects de la guerre moderne au moment où celle-ci, de nouveau, est en cours. Il ne s’agit pas d’une « guerre mondiale » en ce sens qu’elle n’implique pas, dans les combats eux-mêmes, des troupes et des populations de la totalité ou d’un grand nombre de pays. Mais il ne s’agit pas non plus, ce qui est sans doute bien caractéristique des circonstances dans lesquelles nous vivons, d’une guerre « locale ». Cette guerre intéresse nécessairement le monde entier, pour tout un ensemble de raisons : parce qu’elle est décidée et menée par la puissance hégémonique dans le système actuel des Etats (les USA), parce qu’elle constitue l’aboutissement et - je crois que nous sommes unanimes à le penser - le résultat négatif d’une phase de confrontations et de négociations qui ont mis à l’épreuve la fonction et l’autorité de l’institution chargée de réguler « multilatéralement » les relations internationales (l’ONU), parce que son enjeu n’est rien de moins que la possibilité ou l’impossibilité d’un régime de sécurité collective dans un monde déstabilisé par différentes formes de violence extrême et notamment de terrorisme international, enfin parce que l’ensemble des peuples et des Etats du monde est impliqué dans ses conséquences et ses responsabilités.

Ces circonstances installent le discours théorique et plus généralement l’activité intellectuelle, dans une situation de double bind. D’une part il faut tenir compte de l’urgence, et même il faut s’inspirer de l’urgence, en prenant les risques nécessaires, pour forger les instruments de compréhension, d’orientation, et si possible d’intervention qui, à leur propre niveau, sont susceptibles de donner prise sur la situation et de permettre aux citoyens du monde de ne pas rester les spectateurs hébétés de l’histoire qui est en train de déterminer leur sort. Il faut donc accélérer, pour ainsi dire, le cours de nos réflexions sur des questions qui, par définition, ne comportent pas de solution simple ni de certitude absolue. D’autre part il faut tenter de dégager, à l’intérieur du temps de la conjoncture, un temps propre de l’analyse et de la réflexion dans lequel, plus encore que « normalement », la complexité, l’ambivalence, les déterminations contradictoires du discours et de la pratique, reçoivent l’attention - j’allais dire la justice - qui leur est due. Ceci n’est pas seulement indispensable pour préparer un avenir qui réserve de très nombreuses inconnues, c’est aussi nécessaire pour éclairer des choix immédiats qui, par définition, ne se laissent pas réduire à des ralliements ou à des condamnations simples, en particulier s’ils cherchent à dessiner des voies de sortie ou à discerner celles que le processus en cours pourrait ouvrir. Cette double exigence de soumission et d’autonomie par rapport au temps de la guerre et à son urgence propre est, nous en conviendrons tous, particulièrement difficile à tenir.

La seconde proposition qui me paraît impliquée dans la relation de notre sujet avec la situation contemporaine, c’est que nous avons affaire, en ce qui concerne les relations de la guerre, du droit international, de l’ordre mondial comme système surdéterminé de rapports de puissance et de cultures, à un tournant qui remet en question des représentations séculaires, et par conséquent correspond à un changement de civilisation. Naturellement il y a un certain danger à utiliser une fois de plus ces formulations emphatiques voire apocalyptiques, dont les intellectuels aussi bien que les politiques sont coutumiers chaque fois que le cours de l’histoire diverge par rapport à des évolutions annoncées ou à des plans subjectifs, ce qui est la loi même et la preuve de sa matérialité. Il faut donc que nous soyons économes de grands récits et de grandes prophéties. Reste que la guerre actuelle, même et surtout si elle ne se déroule pas selon la logique annoncée par ses protagonistes, a toutes les apparences d’une cristallisation de contradictions qui résultent de la fin d’un certain ordre politique, disons celui qui avait été mis en place après la deuxième guerre mondiale sous la forme d’un équilibre multipolaire de puissances à « régimes sociaux » différents et d’un système économique centré sur la croissance et la souveraineté financière des USA, et que par conséquent son issue va déterminer de façon largement imprévisible aujourd’hui le type de structures politiques stables ou instables dans lesquelles nous vivrons demain, ou dans lesquelles vivront nos enfants.

Qualifier ce régime de « post-national » n’est qu’une façon vide de nommer le problème. Et peut-être même est-ce une façon trompeuse de le nommer, car ce qui est au centre de l’inconnue est justement la question de savoir comment et dans quelle mesure les institutions de l’appartenance et de la souveraineté nationale, pour les populations du monde, continueront de déterminer leur individualité publique et privée. Et surtout, ce qui nous intéresse ici directement, il semble bien que dans cette mutation violente, la pensée collective ou la réflexion philosophique spécialisée est amenée à faire retour sur ses origines, comme disait Machiavel, pour pouvoir se « refonder » : en l’occurrence il s’agit des origines d’une certaine modernité, dans laquelle le statut de la guerre a constitué un critère fondamental, peut-être le critère fondamental, pour ce qui concerne l’articulation entre l’aspect logique et l’aspect éthique de la politique : oscillant comme on sait autour de deux façons antithétiques de penser la politique de puissance et la puissance de la politique. D’un côté nous pouvons faire référence à la proposition qu’on appellera « clausewitzienne » pour fixer les idées, c’est-à-dire à l’idée que la guerre est « l’autre moyen » de la politique, ce qui semble vouloir dire son moyen par excellence, celui qui la porte à ses limites constitutives. De l’autre nous pouvons faire référence à l’idée, qui court de diverses façons dans la tradition morale de l’humanisme, du droit naturel, du socialisme, du cosmopolitisme, etc., selon laquelle la guerre, en tant que forme concentrée de la violence sociale, constitue plutôt l’autre de la politique, ce dont il lui faut en permanence tenter de se dégager par la mise en œuvre d’une puissance qui lui serait radicalement hétérogène, disons une puissance de « civilité ». Il n’est pas du tout certain, naturellement, que nous soyons en mesure de sortir d’une telle alternative, qui s’est avérée incontournable depuis plusieurs siècles, mais il y a toute apparence que nous soyons contraints de repenser entièrement ces notions de guerre et de violence, de paix ou de civilité, et surtout de « puissance », dont les référents ont totalement changé - et donc également la compréhension. Et la situation présente nous met en quelque sorte au pied du mur, comme elle met au pied du mur les peuples du monde. Ce n’est pas seulement, en ce sens, à une rencontre contradictoire de l’urgence politique et du temps de la réflexion que nous avons affaire, mais à une cristallisation du temps court et du temps long, dont les incertitudes sont égales, mais qualitativement différentes.

C’est dans ces conditions que je me suis proposé de contribuer aux travaux de notre colloque par une réflexion, nécessairement partielle et même hâtive, sur quelques-unes des formes prises à l’époque contemporaine par la thématique de la « guerre juste », issue comme on sait d’une formalisation scolastique des relations entre l’éthique, la théologie et la politique et remise en vigueur par les tentatives de construction d’un ordre juridique international qui soit en même temps un système de sécurité collective et de maintien de la paix, dont nous voyons maintenant qu’elles sont coextensives à l’histoire des conflits du XXe siècle, c’est-à-dire à la formation puis à la décomposition d’un « équilibre dissuasif » entre puissances ou ensembles de puissances visant à l’hégémonie mondiale. A la référence initialement annoncée à l’œuvre de Carl Schmitt, probablement le plus radical des adversaires de l’idée de « guerre juste » au XXe siècle, dont les formulations sont aussi prophétiques que contestables au regard de l’actualité, la considération intrinsèque des œuvres aussi bien que les suggestions de l’actualité, m’ont amené à en ajouter une seconde : je veux parler de l’œuvre de Michael Walzer, à laquelle dans son introduction d’hier Monsieur l’Ambassadeur Philippe Faure a déjà fait référence, en des termes avec lesquels je ne suis pas totalement d’accord, mais qui soulèvent bien entendu des problèmes fondamentaux, et qui méritent à mes yeux toute notre attention. Disons que, pour la question qui nous occupe, et sous réserve d’autres investigations, il me semble que le XXe siècle aura donné lieu, dans des conjonctures que j’évoquerai dans un instant, à la publication de deux grands livres combinant la réflexion historique, la réflexion politique et la réflexion philosophique : le premier est l’ouvrage tardif de Carl Schmitt, Der Nomos der Erde im Völkerrecht des Jus Publicum Europäum, publié en 1950, réédité en 1974 et récemment traduit en français (excellemment : P.U.F. 2001) ; le second est le livre de Michael Walzer, Just and Unjust Wars. A Moral Argument with Historical Illustrations, publié en 1977 et réédité avec une nouvelle préface en 2000 (traduit en français en 1998). Il s’agit là de deux grands livres, dont on peut contester la méthode aussi bien que les conclusions, mais dont on ne peut nier qu’ils transforment radicalement la nature des « arguments » ou des « notions » en présence, dans une étonnante combinaison d’engagement historique et d’abstraction spéculative, et dont il ne faut pas s’étonner qu’ils soient activement présents dans les débats actuels, de façon implicite ou explicite.

Pour des raisons qui vont apparaître en cours de route, je les examinerai dans l’ordre inverse de leur parution, en commençant par la tentative de Walzer pour actualiser la doctrine scolastique, puis en remontant de là aux analyses de Schmitt qui tendaient au contraire, dans la conjoncture immédiatement précédente, à disqualifier cette notion et même à en prévenir la réintroduction dans le système du droit international. A partir de là, j’essayerai de façon nécessairement sommaire de tirer deux conclusions plus directement liées à l’actualité : l’une concernant les embarras de la référence à la « guerre juste » dans la situation créée par l’invasion anglo-américaine de l’Irak, embarras qui viennent à mes yeux du fait qu’en dépit de ses utilisations apologétiques il n’est pas possible d’en éliminer totalement l’usage, quel que soit d’ailleurs le « camp » dans lequel on se situe (ce qui veut dire en particulier qu’on ne pourra pas totalement éliminer la question de savoir quelle guerre est juste, du point de vue de sa « cause » comme du point de vue de son « ennemi ») ; l’autre concernant l’impossibilité de faire face à la situation actuelle d’un point de vue strictement juridique, ou disons plus clairement du point de vue du statu quo juridique et institutionnel. Mais auparavant, et parce que, comme chacun ici le sait, il n’y a pas en ces matières de position faussement désengagée, parce que toute lecture, toute interprétation, est tributaire de présupposés et de prises de position, je voudrais résumer aussi clairement que possible la position qui est aujourd’hui la mienne à propos de la guerre qui vient de commencer.

Cette guerre ne me paraît pas pouvoir échapper à la qualification juridique d’agression. Une telle qualification n’épuise certainement pas les caractéristiques du conflit en cours, même sur le plan juridique, mais elle comporte déjà des conséquences lourdes. Il n’est pas certain, c’est le moins qu’on puisse dire, que les Etats et les peuples du monde soient en mesure de faire face aux implications et aux conséquences d’une guerre d’agression conduite par la puissance hégémonique et qui, de ce fait même, déstabilise totalement le système des relations internationales. Il n’est pas certain qu’ils en aient immédiatement le pouvoir, et il n’est pas certain qu’ils soient, que nous soyons capables d’inventer immédiatement les principes d’organisation et d’action collective qui permettraient d’y faire face, et sans lesquels la proclamation de l’illégalité ou de l’injustice est un flatus vocis. Cette incertitude est profondément angoissante. Mais elle ne doit pas conduire à fermer les yeux sur les éléments constitutifs de l’agression.

La qualification de l’invasion anglo-américaine de l’Irak comme agression ne peut conduire à aucune forme de complaisance ou de justification du régime irakien et de sa politique. Il faut ici résister par avance aux tentations d’héroïsation et pour le dire d’un mot sans justifications, le parallèle avec la Guerre du Vietnam trouve ici des limites évidentes. La défense d’un territoire injustement envahi par ses propres habitants ou une partie d’entre eux est par définition une cause juste, quelle que soit la direction politico-militaire sous laquelle elle s’effectue, mais ceci ne va rien changer rétrospectivement à la nature de la dictature irakienne. Cela ne changera pas non plus le fait que cette dictature féroce constituait bel et bien une menace pour certains de ses voisins et plus généralement pour la paix dans la région du Moyen Orient, mais cela oblige aussi à être encore plus rigoureux dans la détermination comparative de l’ensemble des éléments de la situation. Le régime irakien n’est pas le seul régime dictatorial dans le monde actuel, et notamment pas au Moyen-Orient. La menace d’agression qu’il représente, avérée par des actes passés y compris récemment, n’est pas la seule au Moyen Orient, y compris en termes d’armes de destruction massive. L’opinion publique arabe a raison de demander en permanence la comparaison avec l’agressivité israélienne. Mais la nature du régime irakien et la façon dont il s’insère dans un ensemble régional lui-même caractérisé par un haut degré de violence interne et externe ne fait que souligner davantage les caractéristiques de l’agression anglo-américaine. Je voudrais en rappeler quatre qui bien entendu forment système et qui débouchent immédiatement sur la possibilité, mais aussi sur les difficultés d’une qualification en termes de guerre juste ou injuste.

Premièrement il semble difficile pour ne pas dire impossible de soutenir que l’Irak constituait et constitue aujourd’hui une menace immédiate pour la sécurité des Etats-Unis et de leur population, et d’autre part - à la différence de ce qui a eu lieu en 1991 et quoi qu’on pense d’ailleurs de la « solution » représentée par la première « guerre du Golfe » - il est patent que l’Irak n’a pas envahi à nouveau de territoire voisin qui pourrait réclamer une assistance ou une contre-intervention de la communauté internationale ou, à défaut, d’une puissance mobilisée pour la défense du droit. On sait que l’argument de la menace immédiate a été accepté par l’ONU dans le cas de la Guerre d’Afghanistan : mais précisément il ne l’a pas été dans le cas de la nouvelle guerre d’Irak et selon toute apparence il ne pouvait pas l’être.

Deuxièmement l’argument qui a été employé par les USA, non seulement pour faire état d’une menace indirecte, mais surtout pour retourner, en quelque sorte, le formalisme juridique et moral de la condamnation des guerres préventives, ou de l’assimilation des guerres préventives à des agressions, à savoir le lien entre la politique d’armements de l’Irak et les activités du réseau terroriste Al Qaeda, a été en fait réfuté par les conditions dans lesquelles les USA ont tenté de l’établir. Non seulement ce lien n’est que potentiel, mais cette potentialité est apparue invraisemblable. Et d’autre part il n’a pas manqué de bons arguments, y compris aux USA, pour expliquer que la guerre à l’Irak au nom de la défense des Etats-Unis et du monde contre la menace terroriste constituait en fait un détournement de la nécessité de lutter contre le terrorisme, et probablement une façon de le renforcer plutôt que de l’affaiblir. Cela ne veut pas dire que les formes trans-nationales prises désormais par le terrorisme n’appellent pas des révisions fondamentales de la définition des opérations de prévention par la force - ce point est fondamental - mais cela veut dire que la façon dont l’argument est ici invoqué constitue une falsification qui ne peut que suggérer l’existence d’autres buts de guerre moins avouables ou moins acceptables.

Troisièmement l’intervention anglo-américaine ne peut pas être appréciée indépendamment de la question des responsabilités que ses auteurs, et notamment les Américains, encourent dans la production de la situation actuelle. Et par là je n’entends pas seulement le fait que, avec l’approbation tacite de la communauté internationale, et sous prétexte d’obtenir l’application de résolutions antérieures de l’ONU, les Anglais et les Américains depuis 1991 n’ont cessé de pratiquer des opérations militaires en Irak et de s’opposer à la levée d’un embargo dont les victimes sont du côté de la population civile, ce qui fournit de bons arguments à ceux qui pensent que l’Irak est passé du rôle d’agresseur à celui de victime avant même l’intervention actuelle. Mais je pense surtout au fait que les Américains, dans le cas de l’Irak comme dans celui des Talibans, ont en réalité armés et soutenus ceux qui, aujourd’hui, font figure d’ennemi principal. Il est donc tout à fait injustifiable qu’ils décident de façon discrétionnaire des méthodes de « désarmement » à mettre en œuvre, en particulier sous la forme du recours à la force.

Enfin quatrièmement, et ceci constitue sans doute l’aspect le plus important pour la discussion qui nous occupe aujourd’hui, l’invasion anglo-américaine, dans laquelle les forces britanniques et le gouvernement anglais pour l’instant font essentiellement figure de supplétif, même s’il y a des tensions internes en particulier sur la question des relations avec les institutions internationales, prend place dans le cadre d’une politique révolutionnaire de transformation de l’ordre mondial. Il est très important que cette politique soit explicite (et c’est aussi l’une des raisons qui font que, comme je le disais plus haut, nous sommes tous « au pied du mur »).

Les buts de guerre des USA sont sans doute multiples. Ils ne relèvent pas de la lutte contre le terrorisme, sinon à titre de couverture idéologique. Ils relèvent sans doute d’intérêts économiques de type traditionnellement « impérialiste », soit spécifiques (le contrôle des ressources pétrolières), soit généraux (le rétablissement d’une hégémonie contestée sur le marché mondial des mouvements de capitaux, dont dépend le niveau de vie d’un pays passé du statut de créancier universel à celui de débiteur), même si, comme le soutiennent de nombreux économistes, la stratégie employée peut se révéler contre-productive, voire suicidaire, en précipitant l’économie mondiale dans une crise incontrôlable. Mais surtout, et c’est là que le discours doit être pris au pied de la lettre (je pense en particulier aux théorisations les plus proches de l’action de l’administration Bush, comme celles de Robert Kagan), l’intervention en Irak se situe dans le cadre d’une prétention de souveraineté universelle, au sens où (suivant des indications de Schmitt), Giorgio Agamben en a parfaitement résumé le concept. Souverain est celui qui « décide de la situation d’exception », disait Schmitt, autrement dit souverain est celui qui se situe à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du « système », de façon antinomique : à l’intérieur, dans la mesure où il est lui-même une force, un élément particulier, et où il entreprend de « réguler » le rapport entre les autres éléments, de faire appliquer la loi ; à l’extérieur, dans la mesure où il se soustrait lui-même à l’application de cette loi, ou bien détermine de façon « unilatérale » les modalités et les limites de son application, où il décide (ou croit décider) de l’articulation entre le juridique et le politique. « Unilatéralisme », à cet égard, que le terme soit revendiqué ou qu’il soit contesté, est probablement un autre nom de la notion de « souveraineté », et il marque le moment ultime où, par delà sa réalisation historique transitoire dans la forme « nationale » conjoignant souveraineté d’Etat et souveraineté du peuple plus ou moins effective, le principe de souveraineté se trouve brutalement confronté à la perspective de son absolutisation ou de sa disparition…. Or la prétention de souveraineté universelle des USA, qui se déploie dans diverses dimensions, porte essentiellement sur le rapport entre leur capacité de décision et l’autorité des Nations Unies. Dans un petit livre à paraître je soutiens et je le maintiendrai ici que - pour le dire en termes clausewitziens - si l’objectif militaire de la guerre actuelle est du côté de l’Irak et plus généralement du Proche orient, son but politique essentiel réside en fait (et je le répète de façon avouée) dans la reconfiguration des relations entre la puissance souveraine (ou comme dit M. Védrine l’hyperpuissance, ce qui n’est pas seulement une notion de fait) et l’organisation internationale [1]. C’est pourquoi la politique des USA peut être qualifiée de « révolutionnaire », car elle tend à rien de moins qu’à instituer un rapport juridique nouveau, un principe nouveau dans le système des relations internationales, qui doit d’abord apparaître comme illégal, comme infraction et comme agression, mais qui le fait pour anticiper une réorganisation juridique qui aura pour effet de légitimer rétrospectivement son principe, comme ce fut déjà le cas à plusieurs reprises dans l’histoire du droit international.

De ce point de vue les enjeux du débat sur l’agression sont évidemment multipliés. D’un côté cette caractérisation juridique fait peu de doute, mais de l’autre elle est elle-même mise en question selon une logique d’escalade et de renversement. La notion d’agression qui est au cœur de l’utilisation moderne de l’idée de « guerre juste » (c’est-à-dire qui identifie la notion de guerre juste à celle de guerre défensive et, sous certaines réserves, punitive, par opposition à l’idée pré-moderne, caractéristique de la transition entre théologie politique médiévale et modernité étatique, d’une guerre offensive justifiée par ses objectifs d’importance universelle) vise à la fois l’ennemi, ou si l’on veut la victime, et l’ordre international lui-même. Ce qui est « lésé » par l’agression, c’est à la fois un Etat ou un peuple déterminé, et c’est la légalité elle-même, ce sont les principes de la coexistence pacifique entre tous les Etats, donc leur sécurité, etc. C’est pourquoi d’ailleurs une « communauté internationale » plus ou moins précisément définie a le droit et le devoir de mettre fin à l’agression, et le cas échéant de la punir, en tout cas de la condamner. Mais l’entreprise américaine actuelle se caractérise par un objectif supplémentaire, qui est de remettre en cause la forme institutionnelle sous laquelle, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, cette idée de communauté internationale avait été plus ou moins heureusement institutionnalisée.

Il ne s’agit pas, bien entendu, de détruire les Nations Unies, mais il s’agit de les assujettir, dans la perspective de souveraineté universelle à laquelle je faisais allusion, c’est-à-dire de leur confier (et au système des autres Etats à travers elles) un ensemble de fonctions subordonnées, dont la puissance hégémonique est juge des modalités et de l’opportunité en raison de la responsabilité particulière qu’elle assume : défendre « l’ordre » contre le « désordre » (Thomas Friedman) à l’échelle mondiale dans une conjoncture de crise et d’insécurité sans fin immédiatement prévisible. On sait quels sont les domaines principaux dans lesquels ces fonctions à la fois indispensables et subordonnées doivent s’exercer avant tout : ce sont d’une part la coordination des actions humanitaires à l’échelle mondiale, y compris celles qui sont rendues nécessaires par les « effets collatéraux » des opérations souveraines de maintien de l’ordre, et d’autre part le développement d’une technologie et d’une administration trans-nationale de nation-building, de reconstruction des « sociétés civiles » et d’implantation de certains modèles de démocratie politique dans les pays et les zones qui auront été « pacifiées ».

De ce point de vue, qui est je le répète, celui d’une anticipation révolutionnaire sur la réorganisation des principes et des institutions de la légalité internationale, beaucoup d’aspects à première vue surprenants et provocants de la politique actuelle des USA deviennent au contraire « logiques ». Le plus flagrant, selon toute probabilité, est constitué par la différence de traitement entre le problème des « résolutions inappliquées » de l’ONU à propos de l’Irak et à propos d’Israël et de la Palestine. L’explication faible et facile c’est que les USA et Israël poursuivent de connivence des buts politiques au Moyen Orient qui, dans l’immédiat au moins, sont concordants, ou encore qu’ils ont les mêmes « ennemis ». Mais l’explication plus profonde et plus embarrassante, c’est que les USA entreprennent précisément de faire la démonstration de ce que la similitude des situations au regard du droit international et de la jurisprudence de l’Organisation des Nations Unies n’entraîne pas ipso facto une « solution » ou une « intervention » du même type. Cette décision doit être laissée à l’appréciation du souverain, parce qu’il n’y a pas d’application automatique du droit.

La question qu’on peut se poser est évidemment de savoir pourquoi les autres membres des Nations Unies acceptent pratiquement cette situation sans réagir, ou très mollement. Les pays arabes ont une lourde responsabilité dans cet état de choses, mais tous les autres sont impliqués d’une façon ou d’autre. On peut aussi se dire qu’il y a là un indice, contradictoire, du fait que les Etats ont déjà anticipé le renversement auquel tend la politique américaine, et en ont intériorisé le principe, même s’ils ne veulent pas l’avouer et se l’avouer, ou s’ils en redoutent les conséquences. On peut surtout se poser la question de savoir si ce projet est viable, s’il a des chances de succès, problème qui se pose non seulement au niveau des conséquences pratiques, en particulier en termes d’accroissement ou de diminution de l’insécurité internationale (là encore la situation est extrêmement confuse, on voit bien que la plupart des Etats aujourd’hui redoutent l’échec de l’entreprise américaine autant que son succès), mais au niveau du principe d’autorité. La prétention de souveraineté universelle américaine est aussi une prétention à incarner une nouvelle forme de fusion entre la puissance et l’autorité, qui n’est pas celle du « Léviathan » national et qui n’est pas non plus celle d’un « ordre public international » disposant de moyens contraignants de police à l’échelle mondiale, mise en œuvre sur décision collective, tel qu’il a été fantasmé plutôt qu’institué par le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies au bénéfice du Conseil de Sécurité.

Pour ce qui me concerne, mais il s’agit là évidemment d’une opinion subjective, j’ai tendance à penser que cette prétention révolutionnaire ne peut pas réussir, et qu’on en retombera par conséquent à un schéma d’agression sous une forme aggravée. Mais je pense aussi que le seul fait qu’elle ait été élevée, soutenue, voire théorisée, constitue un fait historique irréversible, qui frappe de caducité toute tentative purement « défensive » de retour à la conception antérieure de l’ordre international, et nous contraint par conséquent, au milieu d’épreuves peut-être dramatiques (elles le sont d’ores et déjà pour les Irakiens) à inventer de nouveaux concepts.

C’est ici que nous pouvons nous retourner vers les théorisations que nous proposent Walzer et Schmitt. Leur contradiction même est significative. L’entreprise de Walzer se caractérise à mes yeux par trois traits remarquables, qui s’expliquent sans doute par la conjoncture dans laquelle il a écrit, et par les engagements personnels qui ont été ceux de son auteur. Ce livre est l’après-coup de la guerre du Vietnam, dans laquelle on sait que Walzer a joué avec l’équipe de la revue Dissent un rôle actif de critique de la politique américaine, qui fut d’une grande importance au-delà même du milieu intellectuel. Ce que Walzer a tenté de faire est d’expliquer les raisons qui justifiaient absolument le rejet de la guerre américaine au Vietnam, donc l’opposition interne à la politique de leur propre Etat de la part des Américains, allant le cas échéant jusqu’à la « désobéissance civique », et de les fonder dans une théorie morale qui ne soit pas un jugement moral extérieur sur la guerre, au nom de principes pacifistes inconditionnels, mais qui prenne en compte la réalité morale de la guerre, telle que la vivent effectivement ceux qui s’y engagent ou s’y trouvent projetés.

Réalité morale s’entend à la fois au sens où la guerre constitue un champ spécifique pour l’application des jugements moraux, peut-être le plus important dès lors que nous considérons des sujets collectifs dans l’histoire, et au sens où le processus de la guerre ne peut s’interpréter ni en termes purement « stratégiques » ni a fortiori comme une fatalité, un « processus d’histoire naturelle », mais constitue toujours un mixte d’intentions, de décisions et d’effets en retour de nature stratégique et de nature morale. Des décisions morales sont prises à chaque instant, non seulement dans le déclenchement des guerres mais dans leur conduite, soit par des individus isolés, soit par des collectifs ou leurs représentants autorisés, et ces décisions en modifient profondément le cours comme les conséquences. En sorte que le « réalisme » dont peut se réclamer une pensée philosophique ne consiste pas dans le fait de faire abstraction des considérations morales, mais au contraire de décrire et d’évaluer leur degré d’effectivité. Cet objectif général est mis en œuvre par Walzer au moyen de considérations historiques comparatives (l’histoire n’intervient pas ici comme un cours univoque, moins encore comme un processus téléologique dont il importerait de déterminer le sens ou le non-sens, mais comme un réservoir de cas ou de situations différentielles), dans lesquelles se laisse néanmoins aisément déterminer un fil conducteur privilégié. Ce fil conducteur est la comparaison entre la situation de « guerre juste » conduite par les Puissances Alliées contre le Nazisme et les autres pays de l’Axe pendant la deuxième guerre mondiale et la situation de « guerre injuste » par excellence que représente la guerre américaine au Vietnam. Il ne s’agit pas toutefois de dresser purement et simplement un tableau de l’opposition entre le bien et le mal, mais plutôt de comprendre comment dans la guerre juste de 1941-1945 (du point de vue américain) se sont développés des éléments d’injustice fondamentale (en particulier pour ce qui est du respect de la distinction entre les adversaires armés et les populations civiles), qui se sont ensuite épanouis dans la guerre néo-coloniale. Ce qui permet aussi de mener à fond le débat sur les raisons qu’on peut avoir de prononcer des jugements opposés dans un cas et dans l’autre. Soit dit en passant, cette orientation ne peut qu’éveiller de profondes résonances, à la fois intellectuelles et éthiques, chez un lecteur français d’une génération qui a fait l’expérience des guerres coloniales françaises et a vu surgir lui aussi la question de savoir comment un pays démocratique victime du nazisme pouvait devenir à son tour un pays de tortionnaires et d’oppresseurs.

L’armature théorique de Walzer, disais-je, peut se ramener à trois points essentiels. Le premier porte sur l’articulation des notions de « cause juste » et de « justice des moyens ». C’est le point essentiel de la théorisation initiale, qui s’éclaire en particulier par la référence à la tradition scolastique dont Walzer veut à la fois reprendre une partie de l’inspiration (à partir de l’idée qu’il y a des constantes morales de l’expérience et de la pensée de la guerre, on pourrait dire aussi des universaux) et adapter, ou corriger certaines caractéristiques en fonction d’une différence essentielle entre l’horizon culturel médiéval et l’horizon culturel moderne, en d’autres termes leurs conceptions différentes de la communauté.

La théorie scolastique, élaborée à partir de Saint Thomas d’Aquin en particulier par les théoriciens espagnols de la Seconde Scolastique (Vitoria), et conservée dans la doctrine de l’Eglise [2], comportait une série de « critères » qui concernaient à la fois : 1) la « justice » de la cause au nom de laquelle on fait la guerre (y compris, à l’origine, la propagation de la foi ou la « défense » contre la menace des infidèles) ; 2) la « compétence » de l’autorité qui la décide (de façon à tracer une ligne de démarcation entre la guerre publique légitime et la guerre privée illégitime) ; 3) la « proportionnalité » ou limitation des moyens mis en œuvre de façon à assurer, non seulement l’humanité des usages de la force, mais le fait que le recours à la guerre ne conduise pas au renversement du bon droit initial ; 4) « l’intention » ou le but ultime de la guerre, défini comme le rétablissement de la paix ou la réconciliation des adversaires (et ici à nouveau entre en jeux la considération des moyens, car il y a des moyens dont l’usage interdit par avance la réconciliation) ; 5) la « retenue » de la guerre jusqu’à ce que tous les autres moyens de réclamer un droit ou de régler un conflit aient été effectivement épuisés, faisant par conséquent de la guerre un moyen de « derniers recours » ; 6) la « probabilité de l’emporter » ou la « possibilité de la victoire » qui combine à la fois, de façon nécessairement subjective, la subordination de la guerre aux fins de rétablissement du droit et aux fins de défense de la liberté et de l’existence de ceux qui la font ; 7) enfin la « juste mesure » des dommages infligés à l’ennemi en fonction de sa propre violence, ou à des tiers englobés dans le théâtre des opérations de guerre, de façon que la guerre ne débouche pas sur un accroissement du mal et sur un cycle indéfini de vengeances.

Walzer reprend les expressions classiques de jus ad bellum et de jus in bello, justice des causes et justice des moyens, de façon à faire surgir ce qui lui paraît être la dissymétrie et la difficulté fondamentale du problème de la guerre juste : le fait que, pour ce qui concerne le droit d’entrer en guerre, ou de faire la guerre (jus ad bellum), on peut se fonder sur une analogie (qu’il appelle « domestique ») entre le droit international dont les sujets sont des nations ou des Etats et le droit pénal, dont les sujets sont des individus privés, puisque dans les deux cas le problème posé est celui de la réponse violente à la violence ou à la menace contre la vie et la liberté ; tandis que, pour ce qui concerne le droit d’utiliser tel ou tel moyen, la définition des armes utilisables et des cibles ou des objectifs de destruction, cette analogie devient totalement inapplicable : on entre alors dans le domaine de la « convention » qui tend à faire prévaloir des critères de civilisation au sein même de la relation d’hostilité qui est une relation fondamentalement sociale. Et du coup on met en jeu la légitimité des pouvoirs qui, dans la conduite de la guerre comme dans l’administration de la paix, peuvent se présenter comme les représentants des communautés que nous appelons des peuples. Selon la présentation de Walzer (qui ne se donne pas comme une déduction a priori mais comme le point d’aboutissement d’une longue argumentation à partir des « justifications » que les acteurs de la guerre sont amenés à invoquer eux-mêmes), le jus ad bellum se ramène essentiellement à un principe, qui est que seules les guerres défensives, les répliques à l’agression, peuvent être considérées comme justes ou justifiées, et le jus in bello se ramène lui aussi à un principe, qui est la distinction entre le traitement des combattants et le traitement des non-combattants (on fait la guerre à des armées, par à des populations civiles), ou plus subtilement (car ce principe s’avère dans la pratique d’une extraordinaire difficulté d’interprétation et d’application) la préservation du droit des individus et des collectivités de se « retirer » de la guerre, ou d’être traités comme des non-combattants.

Dans les deux cas on peut dire que la notion de « justice » est synonyme de limitation, et par conséquent exclusive aussi bien de la notion de « guerre finale » (contre le mal absolu, ou l’ennemi essentiel) que de la notion de « guerre totale », mais le contenu des deux critères est différent, et leur application est indépendante : une guerre juste dans sa cause (par exemple une guerre de résistance à l’invasion) peut être théoriquement au moins menée par des moyens injustes (exemple du « terrorisme »), et une guerre injuste dans sa cause (une agression) peut théoriquement être conduite de façon juste (par une armée qui s’interdit elle-même l’utilisation de certaines armes et de certaines techniques de contrainte : la torture, le viol des femmes, l’exécution des prisonniers, les massacres, etc., c’est-à-dire dans une terminologie que n’utilise pas beaucoup Walzer, qui ne commet pas de crimes de guerre). La condamnation portée contre la guerre du Vietnam et susceptible d’être étendue à d’autres cas, provient précisément de ce que, en l’occurrence, ont été combinées les deux caractéristiques fondamentales de l’injustice : l’injustice de la cause (car les USA ont prétendu venir au secours d’un régime qui n’était en fait que l’instrument de leur propre domination locale), et l’injustice des moyens (car, confrontés à une résistance insurmontable et aux méthodes de la « guerre de guérilla » ou « guerre du peuple », ils ont pris prétexte de la solidarité des combattants et des non-combattants pour chercher à vaincre les premiers en exterminant et violentant les seconds).

Les deux points suivants de l’argumentation de Walzer constituent en fait une complication essentielle, et à certains égards une rectification des conséquences de cette première théorisation. Le premier concerne ce qu’on peut appeler en général la question des situations-limites, ou de l’exception et de la façon dont elle envahit la « norme » elle-même. Walzer est parfaitement conscient du fait que, d’une certaine façon, la « loi » de la guerre est la « montée aux extrêmes », dans laquelle la notion même de règles ou de convention sociale tend à s’abolir, selon l’expression de Clausewitz, ou que « la guerre c’est l’enfer » selon l’expression employée par le Général Sherman pendant la Guerre de Sécession au moment de la destruction de la ville d’Atlanta, ou encore que la guerre moderne a porté à son comble une tendance intrinsèque à la « totalisation », à la « dédifférenciation » des moyens et des fins. Il y a donc contradiction entre le principe de la guerre et l’objectif moral de sa propre restriction ou limitation. Mais cette contradiction est elle-même susceptible d’être traitée cas par cas, et c’est là que se présentent en particulier, du côté du jus ad bellum, la discussion délicate des formes de l’agression, de la différence ou non entre la menace et l’agression proprement dite, de la légitimité des « frappes préventives » contre un adversaire qui se prépare à attaquer, de la non-intervention et de l’intervention aux côtés des peuples ou communautés agressés, qui peut exiger l’infraction au formalisme du droit international (comme ce fut déjà le cas au moment de la montée du fascisme en Europe et comme la problématique des « interventions humanitaires » contre les guerres civiles à caractère génocidaire oblige impérativement à le considérer aujourd’hui). Et du côté du jus in bello, c’est là que se posent en particulier les problèmes symétriques du droit des peuples opprimés, ou envahis, à utiliser toutes les formes de lutte à leur disposition y compris celles qui, de leur propre côté, brouillent la distinction des combattants et des non-combattants, et du côté des Etats en guerre, même dans le cadre d’une guerre juste, à justifier l’emploi des armes de destruction massive par le « plus grand bien » que représenterait une victoire plus rapide et plus complète, abrégeant la guerre et épargnant la vie des combattants, comme les Alliés anglo-américains le prétendirent à la fin de la Deuxième Guerre mondiale lorsqu’ils mirent en œuvre les destructions de villes ennemies et les armes atomiques.

La notion de victoire est précisément celle qui conduit à introduire la dernière précision dialectique introduite par Walzer. La thèse qu’il soutient est que la victoire n’est pas une fin en soi : « the maxim which says that ’in war there is no substitute for victory’ is a scilly idea … historically as well as morally false » (p. 122). On débouche ici sur une considération très importante dans la théorisation scolastique de la guerre juste que Walzer avait apparemment éliminée, mais qu’il réintroduit après coup : celle des conséquences de la guerre (quelquefois désignée comme question du jus post bellum).

Je n’ai pas le temps d’entrer dans tous les détails, mais il me semble que le fil conducteur des considérations de Walzer sur ce point est au fond la considération des conséquences morales de la guerre sur l’identité des « sujets » qui la conduisent, c’est-à-dire essentiellement à ses yeux des communautés, qui elles-mêmes sont fondamentalement des nations : soit des nations actuelles, « historiques », soit des nations « potentielles », en devenir ou en cours de constitution, telles qu’elles se forment au cours de guerres civiles ou de guerres de libération (toujours de façon problématique, et évidemment à l’encontre du droit international classique, bien que la décolonisation l’ait forcé à s’adapter à ce sujet, en définissant plus ou moins bien des critères du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »). Ce que Walzer veut dire, et ceci est tout à fait cohérent avec sa thèse initiale selon laquelle la guerre n’a pas seulement une structure stratégique, mais aussi une structure morale, c’est que l’identité des nations, qui sont les sujets du droit international moderne, dépend d’une consistance morale de la communauté qui est à la fois mise à l’épreuve et remise en question dans la guerre. Et au fond la contradiction entre la tendance totalitaire de la guerre (notamment de la guerre moderne) et le principe de justice ou de « limitation » a pour enjeu la possibilité pour la communauté de conserver l’identité morale qui est l’une des conditions de fait de son existence. C’est pourquoi il y a des guerres qu’il faut gagner, mais aussi des guerres qu’il faut perdre…

Je peux alors passer aux considérations antithétiques de Schmitt, car Schmitt (en particulier dans le livre sur le Nomos de la Terre) part lui aussi de la considération de « sujets » qui sont les nations, ou plus exactement les Etats en tant qu’incorporations de l’individualité historique et de la puissance collective des nations. Mais paradoxalement alors que son ouvrage est antérieur à celui de Walzer, puisque publié en 1950 et en fait préparé depuis la fin des années 30, il est beaucoup plus explicite que celui de Walzer sur la façon dont la dialectique ou la casuistique de la « guerre juste », y compris dans sa forme moderne, peut être remise en question par les transformations historiques qui affectent le rôle des Etats dans le monde contemporain et les modalités de leur recours à la guerre. Il contribue ainsi à faire apparaître ce qui, d’une certaine façon, est régressif ou « conservateur » dans la pensée de Walzer, et ce qui risque de la rendre anachronique ou de la confronter à des dilemmes insolubles de son propre point de vue. Cela tient d’une part à ce que Schmitt est un juriste, et d’autre part à ses engagements politiques personnels. Les deux choses convergent dans une opposition systématique à la notion d’ordre public international telle qu’elle a été théorisée après la Première et la Deuxième Guerre mondiale, en particulier par Kelsen, son adversaire de toujours, le représentant par excellence du légalisme ou de la pensée « normative » à laquelle s’oppose son propre « décisionnisme », et telle qu’a tenté en particulier de l’instituer l’Organisation des Nations Unies - même si ce fut sous une forme très éloignée de ses objectifs initiaux, puisque complètement dépendante des conditions de la Guerre Froide.

Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur les circonstances dans lesquelles se forme la théorie de Schmitt et sur le rapport qu’elle entretient avec l’engagement politique de son auteur, ou plus exactement avec ses engagements politiques successifs, qui demeurent de bout en bout fondamentalement anti-démocratiques, mais qui pivotent autour de son ralliement au nazisme et des vicissitudes de son inscription dans les luttes de faction internes du régime hitlérien. De même que la théorisation de Walzer est incompréhensible sans la référence à la guerre du Vietnam, de même celle de Schmitt est incompréhensible sans la référence aux conséquences de la Première Guerre Mondiale, que résument à ses yeux la création de la Société des Nations et la décision internationale de considérer les Empires centraux et notamment l’Allemagne comme responsables de la guerre, donc comme « Etats criminels » du point de vue du droit international, et de leur en faire subir les conséquences en procédant à leur démembrement territorial et en leur imposant, en plus des « réparations », des limitations de souveraineté, dans la forme d’interdictions de réarmer. Mais alors que Walzer est explicite sur la comparaison entre la guerre du Vietnam et la Deuxième Guerre mondiale, Schmitt observe sur ce point un silence facile à expliquer, qui fait que le livre sur le Nomos de la Terre est en quelque sorte privé de sa conclusion ou de sa clé d’interprétation finale. Tout se passe comme si la question de la « guerre juste et injuste » qui revient jusque dans le dernier paragraphe du livre se posait en 1950 exactement dans les mêmes termes qu’au lendemain de la première guerre mondiale, c’est-à-dire comme s’il n’y avait pas eu de nazisme. En réalité, à l’aide des autres travaux de Schmitt, on peut essayer de rétablir la « conclusion » manquante sous la forme suivante : l’histoire du XXe siècle est celle de la remise en question du principe de la souveraineté nationale, à la fois du fait du développement de nouvelles formes d’impérialisme (essentiellement économiques) et du fait de l’émergence d’un droit international qui se veut chargé de fonctions de « police » envers les Etats. L’alternative est donc entre deux formes de supra-nationalité, et elle a pour enjeu la possibilité de reconstituer un espace pour la coïncidence de l’ordre juridique et de l’ordre politique. Ou bien l’impérialisme se transcende lui-même, il donne naissance à des ensembles géo-politiques supra-nationaux mais centrés sur des puissances nationales dirigeantes (comme les Etats-Unis dans l’espace américain en vertu de la « doctrine de Monroe », ou l’Asie autour du Japon - aujourd’hui il dirait sans doute de la Chine, à la façon de Huntington -, ou l’Europe telle que Hitler avait tenté de l’unifier autour de l’impérialisme allemand - mais il est arrivé à Schmitt d’envisager aussi d’autres formes « d’union européenne », notamment pour essayer d’imaginer des contrepoids à la puissance américaine) : alors le principe de souveraineté est sauvegardé, et avec lui, je vais y revenir, la possibilité d’une certaine limitation ou civilisation de la guerre. Ou bien l’impérialisme passe entièrement sur le plan économique et, du point de vue politico-juridique, il se donne la forme d’institutions coercitives de droit international, chargées de déterminer les cas d’agression et de défense, et de se substituer aux Etats dans la fonction de défense de leurs intérêts vitaux ou de leur existence, c’est-à-dire d’assumer à l’échelle mondiale un « monopole de la violence légitime » qui relève en théorie au moins de la police et non pas de la guerre, et alors non seulement la notion de souveraineté est démantelée, mais les conséquences en sont paradoxalement un retour à des formes de guerre sans restriction qui portent en elles la possibilité de la barbarie.

Ces conclusions surprenantes, allant en tout cas à contre-courant de la tendance dominante de la pensée libérale aussi bien que républicaine, sont longuement étayées sur une fresque historique de la constitution du droit international moderne au moment de la conquête de l’Amérique et des traités de Westphalie, puis de sa décomposition après l’achèvement de la colonisation et du « partage du monde » à la fin du XIXe siècle, donc au moment des guerres inter-impérialistes dont il donne, descriptivement au moins, une représentation assez semblable à celle qu’on peut trouver dans la tradition marxiste et léniniste. Je ne vais évidemment pas entrer dans le détail de cette description, qui est d’une maîtrise et d’une clarté stupéfiante (même si on doit en discuter chaque ligne), mais je vais en retenir deux points avant de passer à mes conclusions provisoires.

Le premier point consiste dans le traitement de l’aspect théorique de la question de la « guerre juste ». Comme Walzer, Schmitt procède à une simplification des critères classiques et les ramène à une dichotomie, mais de nature tout à fait différente : elle concerne la distinction entre l’idée de « cause juste » (justa causa) de guerre et l’idée « d’ennemi légitime » (justus hostis), et elle permet à Schmitt, indépendamment de toute considération initiale sur la légitimité des moyens ou des méthodes de guerre, de décrire un renversement dans l’histoire de la question de la guerre juste. Alors que la guerre médiévale, dont le type à cet égard est la croisade, part de la définition et de l’absolutisation d’une « cause », qui entraîne par voie de conséquence la définition d’un ennemi absolu, la guerre moderne, codifiée dans le « droit international » du Jus Publicum Europäum, résulte d’une sécularisation radicale des conceptions de la souveraineté [3], et par voie de conséquence d’un primat de la notion d’ennemi légitime (justus hostis) sur la notion de juste cause, si ce n’est de l’élimination de celle-ci. Est ennemi légitime pour un Etat donné tout autre Etat avec lequel le premier est en conflit d’intérêt, qu’il s’agisse de territoire, de population, d’intérêts économiques, de point d’honneur, etc., et par conséquent est « juste », mais évidemment dans un sens relatif et non pas absolu, toute guerre qui se déroule pour l’obtention d’un résultat politique déterminé contre un ennemi lui-même juste ou légitime. D’une certaine façon, c’est le critère de l’autorité légitime, venu de Saint-Augustin (et antérieurement de Saint-Paul) qui se trouve ici détaché, sécularisé et autonomisé.

Je disais à l’instant que cette formalisation laisse de côté la question des moyens, mais en réalité elle permet de la réintroduire après coup, non pas à titre de principe et a fortiori de règle morale, mais à titre de conséquence objective, ou d’effet historique. Les considérations de civilisation ne sont pas du tout étrangères à Schmitt, il a même pour cela une expression remarquable et difficile à traduire en français, Hegung des Krieges, qui implique elle aussi l’idée de limitation puisque « Hegung » a la même étymologie que « haie », clôture ou barrière. Il s’agit en quelque sorte d’enclore la guerre, là encore pour éviter une « montée aux extrêmes » qui comporte des risques d’auto-destruction pour le sujet politique souverain lui-même, c’est-à-dire l’Etat nation. Enclore la guerre s’oppose à condamner ou interdire la guerre, comme prétendit le faire le Pacte Briand-Kellog de 1928, ancêtre des formulations de la Charte des Nations Unies. Cette clôture ne saurait aucunement être décrétée sur le plan moral ou juridique, il s’agit là de procédés dérisoires et inefficaces ou contraires à l’absoluité du principe de souveraineté. Elle ne peut être que le résultat historique, dans des conditions déterminées, de la symétrie et de l’égalité juridique des puissances en présence, c’est-à-dire qu’elle traduit une époque, qui fait figure aux yeux de Schmitt de paradis perdu de la politique de puissance, ou de la relation entre la guerre et le droit, la violence et l’ordre se limitant réciproquement, à savoir l’époque de la souveraineté absolue des Etats-nations. De même que ces souverainetés se limitent entre elles sur les plan des principes, ce qui se traduit dans une certaine construction de l’ordre international dont la base est le traité bilatéral ou multilatéral, de même les pratiques de guerre tendent à s’inscrire à l’intérieur de certaines limites, alors même qu’elles mettent en œuvre des ressources humaines et matérielles de plus en plus grandes, de plus en plus destructrices.

Mais pour être tout à fait exact il faut aussitôt ajouter que cette thèse relative à la « guerre civilisée » est explicitement rapportée par Schmitt à deux conditions, qui sont lourdes de conséquences. D’abord elle suppose que seuls les Etats sont des « ennemis légitimes », et donc que toute forme de guerre civile, de guerre sociale, de violence révolutionnaire, abolit les restrictions qui découlent de la définition du justus hostis : l’ennemi intérieur redevient d’une certaine façon un ennemi absolu, et contre lui toutes les méthodes sont bonnes, jusque et y compris l’extermination. C’est sur ce plan surtout que joue à plein le principe de conservation : salus populi [ou rei publicae] suprema lex esto. Ensuite elle ne vaut que pour les pays européens eux-mêmes (ou ceux qui leur sont assimilables, c’est-à-dire ceux qui sont venus après-coup s’agréger au club des Etats-nations impérialistes), c’est-à-dire qu’elle est solidaire d’un partage du monde entre une zone réputée civilisée et une zone réputée barbare. Schmitt est très explicite, et dénué d’hypocrisie, sur ce point. Si les Etats européens dans une certaine mesure (qui resterait à verifier) et pendant une certaine période (qui resterait à délimiter) ont pu s’imposer à eux-mêmes pratiquement des restrictions dans l’utilisation des moyens d’extermination, c’est tout simplement parce qu’ils extériorisaient les formes de la violence extrême, en la rejetant dans l’espace périphérique où il s’agit de soumettre les populations dites « non civilisées », c’est-à-dire appartenant à d’autres cultures et possédant un niveau de développement technologique inférieur, et où le partage du monde se fait et se défait. L’espace de la guerre civilisée est donc un espace intermédiaire, et historiquement transitoire : il est limité d’un côté par le principe de la guerre civile (ce qui veut dire en particulier qu’il va être remis en question lorsque des guerres civiles révolutionnaires ou des conflits idéologiques trans-nationaux, vont ébranler la stabilité des frontières étatiques), et de l’autre par l’évolution de la distribution impérialiste du monde entre dominants et dominés (c’est cela, le « Nomos de la terre », en tout cas le nomos ancien), autrement dit il est remis en question lorsque la colonisation s’achève et débouche immédiatement, ou presque immédiatement, sur la décolonisation et ses « guerres de libération » ou « guerres de partisans ».

Nous pouvons alors prendre en considération le deuxième point saillant, pour ce qui nous concerne, de la théorisation de Schmitt. Ce qui appartient fondamentalement au concept de la guerre civilisée, ou de la guerre classique entre Etats, qui n’est pas une « guerre juste » mais une guerre entre « ennemis légitimes », c’est la symétrie de ces ennemis. Inspiré par les polémiques relatives aux Traités mettant fin à la première Guerre mondiale, Schmitt donne à cette symétrie un autre nom, il l’appelle « concept non-discriminant de la guerre » (nicht-diskriminierender Kriegs-begriff), ce qui veut dire deux choses : que la guerre ne comporte pas de distinction de valeur entre les ennemis, du moins dans le cas général, et qu’en ce sens la guerre peut être légitime des deux côtés à la fois [4] ; et que la guerre ne conduit pas à l’élimination de l’un des adversaires, ni du point de vue de son existence historique ni du point de vue de son existence juridique, c’est-à-dire de sa souveraineté. La guerre ou si l’on préfère le « concept de la guerre » (qui est aussi d’une certaine façon une norme, ou une norme éthique, même si ce n’est pas la norme de la moralité « domestique ») exclut - selon Schmitt - la disqualification de ses participants, en particulier leur criminalisation, le fait de les ramener dans les catégories du « droit privé » ou de les inscrire dans une perspective apocalyptique de combat entre le Bien et le Mal. Or ce sont paradoxalement ces deux aspects à la fois qui ont été remis en vigueur par la façon dont le droit international « cosmopolitique », d’inspiration wilsonienne, inscrit au principe des organisations internationales successives, et de plus en plus contraignantes, a criminalisé l’agression, et par voie de conséquence l’agresseur, ouvrant la voie à l’idée de punition pour crimes de guerre (le principal « crime », ou la source de tous les autres, étant l’agression elle-même) et même, à la limite, à l’idée de l’élimination de l’agresseur en tant qu’individualité historique (ce qui est l’équivalent « public » de la peine de mort dans le domaine privé), ou encore, ce qui est en quelque sorte la solution intermédiaire, ouvrant la voie à l’idée qu’il appartient à la communauté internationale d’imposer à une nation, à un Etat, les changements internes, les transformations constitutionnelles et les orientations politiques qui « garantissent » l’impossibilité du recommencement de l’agression (comme ce fut le cas en Allemagne et au Japon à la fin de la Deuxième Guerre mondiale).

Schmitt mène donc de front une double analyse : il montre qu’on est passé d’un concept « non-discriminant » à un « concept discriminant » de la guerre, fondé sur la distinction des « ennemis » en agresseurs et agressés, au moyen de critères formels plus ou moins indiscutables, et il montre qu’on a produit de cette façon un retour, une résurrection du concept de la « guerre juste » dans une forme laïcisée qui est en germe dans une certaine tradition humaniste de droit naturel (Kant), mais qui au fond cache mal ses origines et ses fonctions théologiques : la possibilité de désigner, en tout cas dans une conjoncture déterminée, un « ennemi absolu », qui n’est pas seulement l’ennemi de tel ou tel, en guerre avec tel ou tel, mais qui est l’ennemi de toute l’humanité dont il met en danger l’aspiration à la paix, et avec qui par conséquent toute l’humanité est en guerre, à la limite aux fins d’anéantissement. Avec qui, par définition, aucune « négociation », aucun « compromis » ne sont possibles.

On pourrait s’attendre à ce que parvenu à ce point Schmitt nous offre une théorie « idéologique » des guerres totales ou des guerres d’extermination contemporaines, en en faisant le corrélat des prétentions universalistes à libérer l’humanité de la violence et de la guerre une fois pour toutes, ou à instaurer le règne du droit, et c’est souvent de cette façon qu’il a été compris. Je ne nie pas que cette dimension soit présente, mais je crois que les derniers paragraphes du Nomos de la Terre suggèrent une autre lecture, plus déstabilisante peut-être pour nous aujourd’hui, en particulier pour la lumière crue qu’elle jette sur les formes et les fonctions de la guerre contre le terrorisme et des interventions dites humanitaires. Ce que suggère en fait Schmitt, c’est que le caractère exterministe de la guerre moderne est plutôt le résultat des moyens d’anéantissement et des possibilités d’intervention illimitée dont elle dispose, à commencer naturellement par les plus grandes puissances économiques et technologiques, et que la résurrection de l’idée de la « guerre juste », parce que guerre contre un ennemi radicalement illégitime, ou dont les objectifs sont comme tels illégitimes, est une expression idéologique de cette réalité technologique qui correspond historiquement à une sorte de subversion de l’Etat nation par les moyens mêmes de sa politique de puissance. En ce sens, il n’y a évidemment pas de différence fondamentale entre le fait que le caractère « juste » de la guerre soit proclamé de façon unilatérale par une puissance unique, ou bien soit proclamé et autorisé par une institution internationale, quelle que soit d’ailleurs la procédure juridique et la nature des rapports de forces sous-jacents qui lui permettent de parvenir formellement à la décision.

Sans doute ce que pense Schmitt est que la réalité contemporaine voit la combinaison ou la superposition des deux : à la fois une tendance, fondamentalement économique, ou économico-militaire, à l’émergence d’un impérialisme absolument hégémonique, et une relativisation des souverainetés nationales par un appareil de droit international qui « traduit » les rapports de forces et les équilibres diplomatiques en termes de moralisation du droit. Mais c’est aussi cette perspective que la réalité d’aujourd’hui, dont nous sommes les témoins inquiets, et dont nous n’avons pas vraiment pour l’instant le moyen d’être les acteurs, nous oblige à rectifier et à compliquer. Dès lors que ces deux forces d’internationalisation, qui se réclament l’une et l’autre de l’idée de la « guerre juste » ou du principe de la réponse à l’agression, voire de la réponse anticipée à la puissance criminelle d’agression, non seulement ne sont plus complémentaires, mais entrent dans un conflit ouvert qui a pour enjeu le rapport de la souveraineté à l’autorité, et qui va s’aggraver de plus en plus sans limite prévisible, nous ne pouvons pas nous contenter d’évoquer le passé plus ou moins idéalisé du Jus Publicum Europäum, ni de lui opposer une notion d’ordre public international qui chercherait après coup à inscrire dans la réalité les principes théoriques de la Charte des Nations Unies : c’est-à-dire la substitution à l’idée de « guerre » de l’idée d’opérations de police internationale (il est très frappant à cet égard que la Charte des Nations Unies, en particulier dans le fameux chapitre VII, ait soigneusement évité la terminologie de la « guerre juste », ce qui n’a pas été le cas de tous ses commentateurs et inspirateurs, en particulier de Kelsen qui y voyait « a perfect realization of the bellum justum principle »). Il nous faut à l’évidence remettre en chantier, et notre réflexion sur les dangers de guerre et les différentes formes de « l’agression » dans le monde contemporain en voie de transnationalisation, et notre réflexion sur les moyens, les structures de la « sécurité collective », les perspectives de la « justice », qui concernent à la fois la modalité de la contrainte associée au droit international, et les obligations internes des Etats qui constitueraient en quelque sorte des « garanties » contre leur propre tendance à confondre la sécurité avec l’intérêt particulier.

Pour conclure d’un mot en revenant à mon point de départ, ou plus exactement pour montrer la vanité d’une conclusion dogmatique, je me contenterai donc de proposer à la discussion les hypothèses suivantes :

1) dans la conjoncture actuelle il ne sera pas possible d’éviter les considérations sur la justice, alors même qu’elles ne se confondent pas purement et simplement, ni avec le point de vue du droit, ni avec le point de vue pragmatique ou « prudentiel » de la protection contre la montée aux extrêmes à laquelle la situation du Moyen Orient nous confronte à nouveau. Il est particulièrement intéressant de faire usage à ce propos de théorisations comme celle de Walzer, même si certains de ses postulats historiques lui assignent des limites. Et de ce point de vue la situation dans laquelle se trouvent en ce moment les intellectuels américains, dont Walzer lui-même, qui ont contresigné en février de l’an dernier la « Lettre d’Amérique » a laquelle il a été fait allusion le premier jour de ce colloque [5], n’est pas dépourvue d’ironie. Les signataires, à l’évidence, n’avaient pas, ou pas tous prévu l’évolution rapide de la situation qui conduit d’une affirmation de légitime défense plus ou moins justifiée par la prétention de défendre des valeurs démocratiques universelles, à une prétention de souveraineté universelle « révolutionnaire » au sens que j’ai indiqué. C’est pourquoi dès le mois de décembre dernier, au moment où a commencé à se dessiner le projet des Etats-Unis de transformer la guerre anti-terroriste en attaque préventive contre l’Irak, certains des signataires ont du se désolidariser de cette « application » et publier une seconde déclaration dans laquelle ils mettaient en garde contre l’idée qu’une telle attaque préventive constituerait une « guerre juste » au sens de leur déclaration initiale. Mais cette discussion ne fait que commencer, car il ne fait pas beaucoup de doute que l’invasion de l’Irak par les forces anglo-américaines présente ou va présenter les caractéristiques d’une agression doublée d’une utilisation de moyens illégitimes, ce qui va donner aux défenseurs de l’Irak - s’ils en ont le temps - la possibilité de se réclamer à leur tour de la théorie de la guerre juste.

2) la « police » impériale est sans doute grosse, nous le voyons bien, de discriminations et de catastrophes qui vont encore au-delà de celles que porte l’idée de « police » multilatérale, sous-tendue par des rapports de force entre grandes puissances et des convergences momentanées d’intérêts. Mais cela n’entraîne pas automatiquement qu’on puisse se contenter de revenir au principe antérieur, d’autant plus que la mise en œuvre d’une procédure de « sanction » contre le nouvel agresseur, qui est en train de faire oublier l’ancien, est à la fois impraticable et difficile à légitimer selon les règles du droit ancien. Il faut sans doute opposer à une prétention révolutionnaire une initiative elle-même révolutionnaire, ou si le mot fait peur, un projet de réforme. Et la difficulté est de le mettre en avant en même temps qu’on pare au plus pressé : tenter d’obtenir un cessez-le feu avant que l’irréparable n’ait eu lieu, revaloriser l’utorité des institutions internationales en miettes… Plus que jamais bien entendu l’idée de « communauté internationale » doit trouver une réalisation politique, mais nous savons maintenant qu’elle n’existe pas spontanément, ni du fait des règles de concertation inter-étatiques, ni du fait de la convergence des intérêts des peuples…. Il reste à espérer que, quelque part entre ces deux pôles, dans la forme d’un étayage réciproque des capacités de négociation de certains Etats et de la mobilisation de l’opinion publique mondiale, y compris américaine, une « force d’interposition » porteuse de perspective de désarmement général et de médiation effective dans l’ensemble des conflits du Proche Orient, réussisse à faire surgir une alternative.

Notes

[1] Etienne BALIBAR : L’Europe, l’Amérique, la Guerre. Réflexions sur la médiation européenne, Editions La Découverte, Paris 2003

[2] cf. le livre coordonné par Jean Bethke Elshtain, Just War Theory, Blackwell 1992

[3] c’est la phrase fameuse d’Albericus Gentilis : silete theologi in munere alieno que Schmitt ne se lasse pas de répéter

[4] un problème qui préoccupait déjà Saint Augustin (Cité de Dieu, livre XIX) et à sa suite la tradition scolastique

[5] "What We are Fighting For : A Letter from America", by David Blankenhorn et al., Institute for American Values, February 2002

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