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Extraits de la traduction du Banquet, de Platon, par Maël Renouard, disponible aux éditions Rivages.


[212c - 214c]

Tout le monde loua les paroles de Socrate ; seul Aristophane essayait de placer un mot, car, prétendait-il, c’est à lui que Socrate pensait en réfutant une certaine théorie… Mais soudain il y eut un grand vacarme, des coups frappés sur la porte de la cour — par quelques fêtards sans doute — et l’on entendit une joueuse de flûte.

« Esclaves, dit alors Agathon, eh bien, qu’attendez-vous pour aller voir ? Et si c’est quelqu’un que je connais, invitez-le ; sinon dites qu’on ne boit plus et qu’on est déjà couchés. »

Et presque aussitôt une voix connue retentit dans la cour ; c’était Alcibiade, complètement saoul, gueulant très fort, inquisiteur et donneur d’ordres : où est-il, Agathon ? je veux voir Agathon ! Et donc, on l’amène aux convives ; quelques-uns de ses amis, avec la joueuse de flûte, l’aident à tenir debout. Il paraît au seuil de la salle, portant une espèce de couronne touffue de lierre et de violettes, la tête sous quantité de bandelettes.

« Messieurs, je vous salue ! Permettrez-vous à un homme ivre — oh, vraiment ivre — de boire en votre compagnie ? Sinon, laissez-nous juste le temps de couronner Agathon (nous sommes venus pour ça), et nous filerons d’ici. Hier, je n’ai pu venir ; mais à présent me voici, et si j’apporte avec moi toutes ces bandelettes, ce n’est que pour les dénouer de ma tête à moi et — avec tout le respect que je dois aux autres — déposer ce diadème sur celle du plus talentueux et du plus beau. Vous allez rire de moi parce que je suis saoul ? Mais moi, riez tant que vous voudrez, je le sais très bien, c’est la vérité que je dis. J’ai donné mes conditions, maintenant répondez-moi : est-ce que je peux entrer ? est-ce que vous boirez avec moi ? »

Et là, tout le monde acclame Alcibiade, lui dit d’entrer puis de s’installer sur un lit.

Agathon l’appelle, et il arrive, conduit par ses compagnons, défaisant déjà les bandelettes en vue du couronnement futur. Comme elles lui tombent sur les yeux, il ne voit pas Socrate, mais vient s’asseoir près d’Agathon, entre Socrate et celui-ci, car Socrate s’est écarté pour faire place au nouvel arrivant. Dès qu’il est assis, Alcibiade embrasse Agathon et le couronne.

« Esclaves, dit alors Agathon, déchaussez Alcibiade, ainsi nous serons trois sur ce lit.

— Très bien ! Mais… qui est le troisième ? »

Et disant cela, Alcibiade se retourne et c’est Socrate qu’il voit devant lui : il a un brusque mouvement de recul.

« Par Héraclès ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Socrate ici ? Encore un piège à ta manière : tu t’es mis là en embuscade, sur ce lit, et tu surgis tout d’un coup, comme d’habitude, là où je m’attends le moins à te voir. Et qu’est-ce qui t’amène là ? Et pourquoi tu t’es allongé là ? Tu n’es pas à côté d’Aristophane, ni d’un autre rigolo décidé à blaguer, oh non… Tu as intrigué pour être avec le plus beau de la soirée…

— Agathon, viens me défendre, car aimer cet homme-là n’est pas une mince affaire. Depuis que j’en suis amoureux, il ne m’est plus permis de regarder le moindre beau garçon ni de causer avec lui sans qu’Alcibiade soit envieux et jaloux, et c’est alors des scènes incroyables, des injures, à peine s’il n’en vient pas aux mains. Veille à ce que ce soir il n’en fasse rien ; tâche plutôt de nous réconcilier — ou protège-moi s’il devient violent, car la folie de son amour me fait trembler de peur.

— Nous réconcilier, toi et moi, il n’en est pas question. Un autre jour je me vengerai de tout ce que je viens d’entendre. Mais pour l’instant, passe-moi quelques bandelettes, Agathon, je vais en coiffer la tête extraordinaire de cet homme. Il ne pourra pas dire que je t’ai couronné, toi, et que j’ai oublié celui qui bat tout le monde en matière de discours ; et lui n’a pas triomphé qu’avant-hier, comme toi, lui c’est le maître à tout moment du temps. »

Et tout en parlant, il prélevait des bandelettes qu’il déposait sur Socrate ; puis il s’allongea. Une fois installé, il reprit :

« Dites-moi, les amis, vous m’avez l’air bien sobres… Il ne faut pas se laisser aller comme ça… Il faut boire, c’est ce qu’on a convenu… Puisque c’est ça, en attendant que votre descente soit convenable, je me proclame président autoproclamé de l’assemblée buvante, moi-même, en personne… Agathon, fais venir une grande coupe, s’il y en a une ici… Oh non, pas la peine ! Esclave, amène-moi ce seau à glace, là… »

Il venait d’en voir un qui contenait plus de deux litres. Il le fit remplir et le vida le premier. Puis il demanda qu’on serve Socrate, tout en disant :

« Avec Socrate, je n’ai pas besoin de ruser : il boira autant qu’on voudra, mais jamais il ne sera ivre. »

L’esclave verse, Socrate boit.

« Alcibiade ! dit alors Eryximaque, est-ce pour nous une manière de faire ? Est-ce qu’on va rester là comme ça, autour de la coupe, sans rien dire, sans chanter, est-ce qu’on va boire bêtement comme des gens qui ont soif ?

— Eryximaque ! salut à toi, meilleur fils du meilleur des pères, et du plus sage…

— Salut à toi aussi. Mais comment allons-nous faire ?

— Selon tes ordres ! Il faut t’obéir, car un médecin vaut mille hommes à lui seul… Prescris-nous ce que tu veux.

— Alors écoute-moi. Avant ton arrivée, nous avions décidé que chacun d’entre nous prononcerait à son tour, en allant de gauche à droite, un discours sur Eros ; un beau discours, le plus beau possible, un éloge. Et ici nous avons tous parlé. Tu n’as pas parlé, mais tu as bien bu. Il serait juste que maintenant ce soit à toi de dire quelque chose ; après cela tu ordonneras ce qu’il te plaira à Socrate, et lui fera de même avec son voisin de droite, et ainsi de suite.

[...]

[223b - 223 d]

Ce discours donna à rire par la franchise d’Alcibiade ; car il avait bien l’air d’être encore amoureux de Socrate. Et celui-ci reprit :

« Alcibiade, je n’ai pas l’impression que tu sois ivre ; sinon tu n’aurais jamais cherché, avec tant d’adresse, à faire disparaître sous ce nuage de circonlocutions l’intention réelle de tes paroles, que tu as fait semblant de n’évoquer qu’en passant, à la fin ; comme si tout ton discours ne visait pas à nous brouiller, Agathon et moi, parce que tu t’imagines que je dois t’aimer, toi et personne d’autre, et qu’Agathon doit être aimé par toi — et par nul autre. Mais ce jeu ne nous a pas échappé. Ton petit drame satyrique, ou silénique, était la transparence même. Cher Agathon, il ne faut pas que cet Alcibiade tire parti de la situation ; veille à ce que personne ne nous sépare, toi et moi.

— Il se pourrait que tu dises vrai, Socrate, répond alors Agathon. J’en vois l’indice dans la manière dont il est venu s’installer entre nous, pour nous éloigner l’un de l’autre. Mais il n’y gagnera rien, c’est moi qui vais retourner m’asseoir à côté de toi.

— Mais oui, viens ici, allonge-toi, il y a une place à mes pieds.

— Ô Zeus ! s’écrie Alcibiade. Une fois de plus je suis humilié par cet homme. Il s’imagine qu’il doit m’être supérieur à tout moment. Au moins, grand homme, laisse Agathon se mettre entre nous deux…

— Impossible. Car tu viens de prononcer mon éloge, il faut maintenant que je fasse celui de l’homme assis à ma droite. Suppose qu’Agathon prenne la place au-dessous de toi : va-t-il refaire mon éloge, avant que j’aie dit le sien ? Laisse-le à sa place, divin Alcibiade, et ne sois pas jaloux de ce garçon si je fais son éloge — et c’est vrai, j’ai un très grand désir de le louer…

— Oh ! oh ! s’exclame Agathon. Alcibiade, tu vois, il n’y a pas moyen que je reste ici, il faut que je change de place, pour entendre mon éloge de la bouche de Socrate.

— Et voilà, dit Alcibiade, c’est toujours la même chose… Quand Socrate est là, les autres n’ont plus aucune chance d’approcher les beaux garçons. Avec quelle facilité encore il a persuadé celui-ci de revenir à ses côtés… »

Agathon se lève donc pour aller s’étendre auprès de Socrate. Et soudain tout un cortège de fêtards arrive aux portes de la maison ; ils les trouvent ouvertes, car quelqu’un part, ils entrent, filent droit devant eux, jusqu’aux convives, et s’allongent sur les lits.

Ce ne fut dès lors que tohu-bohu dans la salle ; il n’y avait plus d’ordre, il fallut boire démesurément.

Eryximaque, Phèdre et quelques autres s’en allèrent. Aristodème fut gagné par le sommeil. Il dormit beaucoup, car c’était la saison où les nuits sont longues. Il ne se réveilla qu’avec le jour ; les coqs chantaient déjà. Il vit que tout le monde dormait, ceux du moins qui étaient encore là. Seuls, Agathon, Aristophane et Socrate demeuraient en éveil ; ils buvaient dans une grande coupe qu’ils se passaient de gauche à droite. Socrate menait un dialogue avec les deux autres. Aristodème ne se souvenait pas de toute leur conversation ; il en avait manqué le début et puis il avait la tête lourde. Mais l’essentiel, disait-il, était ceci : Socrate les forçait peu à peu de reconnaître qu’il revient au même homme de savoir composer des tragédies et des comédies, que le poète tragique, s’il possède son art, est aussi poète comique. Eux se laissaient entraîner à ces conclusions, sans trop saisir le raisonnement ; ils somnolaient. Le premier à s’endormir fut Aristophane. Le tour d’Agathon vint plus tard, alors que le jour était déjà levé.

Socrate, après les avoir conduits au sommeil, se leva et partit ; la coutume était qu’Aristodème le suive, et il le suivit en effet.

Socrate se rendit au Lycée, fit un brin de toilette, puis ce fut, pour lui, une journée pareille à une autre, occupée comme à l’ordinaire ; et vers le soir, il rentra se reposer chez lui.

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