Cirphles
�cole normale sup�rieure CNRS
> CIEPFC > Publications > Maël Renouard > Yves Bonnefoy, image et mélancolie

Avant-propos du livre, publié aux éditions de La Dame d’Onze Heures


Il est difficile, on le sait, de s’orienter dans l’ampleur considérable du thème mélancolique. Nombreuses, certes, sont les études historiques ayant œuvré à la compréhension des changements qui affectent son sens au cours du temps, nombreux aussi les travaux psychiatriques, et singulièrement psychanalytiques, qui précisent et renouvellent les définitions de l’antique mélancolie en lui conservant une place dans la considération actuelle des troubles de l’esprit. Mais le plus souvent, quelque chose est perdu, dans l’un et l’autre cas, avec cette minutie : la possibilité d’évoquer la mélancolie comme une épreuve affective universelle, qu’intensifie l’expression plutôt qu’elle ne la réduit, et qui est sans doute inhérente à toute existence qu’une senteur ou une musique suspend au bord d’elle-même et laisse recueillie, au-delà de la joie et du tourment, dans sa propre énigme, qui est aussi bien celle du fait même d’exister.

On objecte parfois à ce regret qu’une si vague mélancolie n’est pas une notion de poids, comme s’il y avait un « vrai », ou un « bon » concept de mélancolie, que l’on aurait plus de chance de retrouver du côté de la positivité historique ou scientifique. C’est pourtant se réfugier à l’écart du vague et non le dissiper réellement – travers parfois propre, bien plus qu’à ceux qui mènent ces études positives, à certains philosophes tout prêts à confier la réflexion à la sûreté des expertises, pour échapper au sentiment commun à défaut d’en mettre le sens en lumière. C’est encore moins, bien sûr, déceler tout l’intérêt qu’il est susceptible de présenter, ce vague, si on l’examine en le préservant comme tel, à une enquête sur la mélancolie tout entière, impliquant toute son histoire et toutes les voies que ses significations y ont empruntées.

La mélancolie, en effet, est frappée d’ambiguïté dès ses origines, c’est au commencement même et dans son principe que sa signification s’élargit, accueille des tendances en apparence inverses, comme pour devenir aussi vaste et complexe que l’existence elle-même. Et c’est réduite à un sentiment intense et vague, que paradoxalement elle épure, affine, précise le thème originel qu’elle approfondit au lieu de le quitter peu à peu. La mélancolie d’un homme qui regarde une vieille photographie de vacances, qui, fumant peut-être une cigarette, écoute, au milieu de la nuit, un air de jazz, ou qui songe à Louis XVI demandant, la veille de sa mort, si l’on a eu des nouvelles de La Pérouse (étonnante scène, ni triste ni heureuse, qui place le sentiment dans un état proprement énigmatique, en esquissant plusieurs chemins de rêverie dont le moindre n’est pas la conjonction du bout du monde et de la fin de la vie), voilà la « vraie » mélancolie s’il doit y en avoir une, mélancolie éternellement actuelle, qui touche aussitôt aux origines de la notion, étant, comme déjà elle devait l’être alors, l’affect d’une confrontation avec l’existence. Mélancolie prête à basculer dans une mauvaise incandescence en se capturant pour ainsi dire elle-même, si la confrontation est menée jusqu’à l’absolu brisement.

Il est rare de rencontrer une réflexion qui embrasse ainsi la mélancolie dans toute son histoire, qui en forge un concept à partir duquel puisse se reconstituer le rayonnement de ses significations diverses, et qui la cherche d’emblée au cœur de l’existence et des œuvres les plus grandes : c’est ce que propose Yves Bonnefoy, par touches successives au long de ses essais, avec une systématicité en mouvement qui appartient à coup sûr à la meilleure philosophie, construction par esquisses dont une brève synthèse apparaît dans le beau texte offert en introduction au catalogue de l’exposition de Jean Clair, « Mélancolie – génie et folie en Occident ».

Le court texte qu’on donne ici à lire est né du goût pris à reconstituer cette véritable pensée de la mélancolie, tout d’abord dans la figure d’ensemble où se dispose son agencement de concepts, puis dans les quelques déplacements diachroniques que permet la souplesse de cette systématique ravivée de moments et moments. C’est donc, avant tout, un essai sur la mélancolie plus encore peut-être que sur Yves Bonnefoy, et aussi bien finit-on presque par lui opposer la notion qu’il en constitue. Il définit magnifiquement la mélancolie, en l’écartant de la simple tristesse, en la rapportant à une plénitude équivoque, plénitude du soleil noir, où la lumière, la beauté, en un mot l’image, ont une part essentielle (alors qu’on oublie trop souvent que le soleil noir est un soleil), plénitude du rêve et de la lucidité réunis, comme le dit encore Bonnefoy, d’une formule qui saisit directement une ambiguïté fondamentale du concept ; mais le paradoxe est qu’il la juge aux antipodes de sa propre poétique, parce qu’elle promeut au plus haut point le refus de la présence, et qu’ainsi il la tient à l’écart de soi alors même qu’il attire l’attention sur elle comme rarement on l’avait fait.

  |   Contacts & Plans  |   Mentions légales  |   Plan du site  |   Suivre la vie du site RSS