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Magazine Littéraire, n° 447, novembre 2005

Il fut un temps où la thèse dite de « l’arbitraire du signe » brillait au seuil de la modernité linguistique comme un « nul n’entre ici » ombrageux et sévère. Les élucubrations « inspirées » de Socrate dans le Cratyle (« l’homme a été correctement nommé anthropos, c’est-à-dire « reconsidérant ce qu’il a vu » (an-athron hà opope) » (399c)), sa question même (celle d’une éventuelle « rectitude des noms »), semblaient appartenir à l’âge préscientifique de la discipline.

Certes, déjà, les tentatives de Lacan ou Derrida pour faire entendre la langue à travers leur parole, et montrer que les signes renvoient aux signes non pas selon la sage distribution d’un système bien conceptualisé, mais sauvagement, en suivant toutes les lignes associatives possibles, comme le rêve selon Freud, avaient rendu certains sensibles à l’extraordinaire modernité de ce dialogue de Platon. Mais on n’en préférait pas moins, en général, réserver les quelques notes sur le « cratylisme » pour les chapitres concernant la poésie et le symbolisme phonique (cf. Genette, Mimologiques, Seuil, 1976). Quand on ne se contentait pas de rappeler la plaisanterie juive : « Dis papa, pourquoi ça s’appelle des spaghetti ? - Voyons, est-ce que ça n’est pas blanc comme des spaghetti, long comme des spaghetti, mou comme des spaghetti ? ».

Mais voilà que depuis quelques années, on rigole un peu moins. En effet l’idée d’une motivation symbolique ou d’un rapport de ressemblance entre le signe et ce qu’il signifie (iconicité) a repris du poil de la bête avec le succès de ce qu’on appelle les « grammaires cognitives ». Celles-ci (avec des auteurs comme Lakoff, Langacker, Talmy…) se veulent alternatives au paradigme chomskyen et refusent de faire de la grammaire un module complètement indépendant de la signification ou de l’activité humaine en général. Avec d’excellents arguments, ils montrent que les règles grammaticales sont sensibles à la signification des termes sur lesquelles elles opèrent et que bien des « exceptions » ou anomalies apparentes disparaissent si on prend cette dimension en compte. La langue capturerait pour ainsi dire des configurations situationnelles ou perceptives, qu’elle contribuerait aussi à stabiliser, à préciser, bref elle aurait un caractère schématisant. De plus, l’intérêt renouvelé pour les questions d’origine du langage dans le cadre d’une théorie évolutionniste qui souhaite s’étendre à l’évolution culturelle, encourage la collaboration entre un comparatisme plus ou moins débridé et une psychologie expérimentale imperturbable. On s’impressionne de ce que le « i » soit dans tant de langues associé au proche et le « a » au lointain (ici/là, this/that, hier/da)... On constate que, face à deux mots inconnus, « mil » et « mal », censés signifier « grande table » et « petite table », une majorité associera « mal » à grand et « mil » à petit… Rien, il est vrai, qui n’égale le livre remarquable d’Ivan Fónagy, La vive voix (Payot, 1983), où il montrait que certains phonèmes étaient associés à certains affects, le « r » à la colère, etc. Mais assez pour qu’on ait réveillé la question assurément platonicienne du rapport du langage et de l’être. Au risque qu’il arrive ce qui arriva à Socrate : qu’en voulant ancrer le langage, il en révèle toute la connectivité sauvage, les liaisons multiples, sa multiplicité toute « rhizomatique » - et qu’on découvre ainsi que l’être du langage lui-même n’est guère « platonicien »…

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