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Marco Segala, De la notion de musique absolue au XIX° siècle

Dorothea Graumann, Baronne von Ertmann, est une des pianistes les plus talentueuses au début du XIXème siècle. Elle connut Beethoven au début de sa carrière, se passionna pour sa musique et, selon les mots du compositeur, elle fut capable de l’interpréter comme « la vraie tutrice des créatures de mon esprit » (cité par Walter Riezler, Beethoven). Quand, en 1831, Felix Mendelssohn lui rendit visite à Milan, ils passèrent plusieurs heures ensemble à évoquer la musique de Beethoven. Mendelssohn fut frappé par la narration d’un épisode remontant à vingt ans auparavant. À la suite du deuil infligé par la mort du plus jeune de ses fils, la Baronne avait renoncé à la vie mondaine, et Beethoven lui-même, en craignant de la troubler, avait évité de la voir. Il attendit le retour à la vie et à la musique de son amie, et quand elle se rendit chez lui, il s’assit au piano et murmura une seule phrase : « on va parler par la musique ». Il joua durant plus d’une heure et il lui laissa une impression inoubliable, une impression qu’elle expliqua à Mendelssohn avec ces mots : « Il me dit tout, et enfin il me donna réconfort » (l’épisode est relaté par Alexander Thayer, Life of Beethoven ).

L’idée que la musique instrumentale puisse exprimer un langage universel, plus profond et précis que la parole, fut élaborée par les philosophes et les musiciens pendant la première moitié du XIXème siècle. En suivant Haydn et Mozart, Beethoven donna à la musique une capacité expressive inconnue auparavant. Le sujet de l’indépendance de la musique de par rapport à l’expression verbale, que Carl Dahlhaus a brillamment défini « musique absolue », manifeste le changement profond de la notion de musique au XIXème siècle par rapport à l’époque précédente. Cette notion est devenue une part essentielle de notre culture sous le nom d’"esthétique musicale romantique". Elle fut développée par des écrivains romantiques allemands – Ludwig Tiek, Wilhelm Heinrich Wackenroder, E.T.A. Hoffmann entre autres – et par des philosophes à l’âge romantique, notamment par Schopenhauer et Hegel.

La question qui se pose est celle de l’adjectif "romantique". Hoffmann célébra comme "romantique" la musique des grands maîtres du style classique, Haydn, Mozart et Beethoven. Hegel et Schopenhauer proposèrent la notion de "musique absolue" en glorifiant Rossini. Nous essayons d’aborder cette question en examinant les relations entre philosophie, sciences et musique dans les premiers décennies du 19ème siècle.

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